James Frey
Mille morceaux
Belfond 507 pages.

par Brigit Bontour

Rage et sensibilité, force et faiblesse caractérisent le récit de James Frey, "Mille morceaux". A coup sur, le plus juste et le plus violent récit jamais écrit à ce jour sur la dépendance et le retour à l'abstinence.

James Frey, un jeune auteur américain raconte calmement son cauchemar en fumant cigarette sur cigarette dans le salon feutré d'un hôtel de saint Germain des près. Il décrit sa descente aux enfers dans l'alcool et la drogue ainsi que sa lente rédemption. Dit que son livre écrit à partir de journaux tenus pendant sa cure de désintoxication et de documents médicaux n'a valeur d'exemple que pour lui seul. Tout juste concède-t-il au passage qu'il aimerait qu'il soit utile pour ceux qui sont dans la toxicomanie, sans trop y croire, tant l'épreuve est solitaire. Il ne " cherche pas à avoir raison, simplement à avancer de possibles solutions ". Ne rejette la faute de son mal sur personne, sinon sur " sa propre incapacité à vivre, la fureur qui l'habite depuis toujours ". Il veut surtout décrire la dépendance comme un drame absolu. " Regrette que l'alcool ou la drogue soit trop souvent nimbé d'une aura glamour et romantique " ; une étape quasi obligatoire de la création en littérature ou au cinéma. Il tient également à démystifier le programme en douze étapes des Alcooliques Anonymes, en dehors duquel, il n'y a bien souvent pas de salut selon les médecins. Or s'il reconnaît que cette thérapie peut être efficace pour certaines personnes, il en réfute l'universalité.
Maintenant sorti d'affaire, mais pas guéri pour autant, ni délivré de sa rage qu'il canalise dans l'écriture, il n'a plus qu'une seule envie : écrire, témoigner et penser à l'adaptation prochaine de son livre au cinéma.

" Alcoolique, toxicomane et criminel " telle est la description que fait James Frey de lui-même dix ans auparavant. Dans son récit âpre, parfois halluciné, le jeune homme de trente trois ans ne cache rien de la rage, du mal être qui le conduisent un beau jour où il n'a vraiment plus rien à perdre à la clinique Hazelden dans le Minnesota.
En effet, " posé " ivre mort dans un avion avec " quatre dents de devant en moins, un trou dans la joue, le nez cassé, les vêtements couverts de " d'urine, de vomi, de sang " ; personne à commencer par lui, ne lui donne encore un jour à vivre.
Ses débuts à la clinique où il est accompagné par des parents tout à la fois désespérés, coupables et dégoûtés, commence sous le signe de la violence inhumaine du sevrage : Il a les nerfs détruits par le delirium tremens. L'esprit ruiné par la " dévastation, les dégâts infligés à lui-même et aux autres ". Le corps épuisé par une nausée permanente qui le conduit à affirmer que " les WC, aussi loin qu'il se souvienne ont toujours été son meilleur Ami et son pire Ennemi ".
Supplices qui l'amènent à implorer de la coke, de l'alcool, du crack, de la colle, du PCP ; n'importe quoi dès le réveil. Pour survivre tout simplement, comme il le fait depuis qu'il a dix ans.

SUPPLICE MOYEN-AGEUX

L'urgence est de le sevrer tout en lui redonnant dignité et figure humaine. Ses séances chez le dentiste sont vécues comme une catharsis, lors de rendez-vous où on lui arrache et réajuste des dents sans anesthésie, car son état d'intoxication le lui interdit. Il n'a droit qu'à trois balles de tennis qu'il serre dans ses mains, tant la douleur est atroce. la séance de torture est moyen-âgeuse, mais pas vraiment pire que sa souffrance psychologique.

Pourtant, peu à peu, il se prend à imaginer l'hypothèse de sa survie puisqu'il a accepté non sans mal ni révolte de rester dans cette clinique. Très lentement et sans accabler personne : ni ses parents, ni son enfance. Lui seul est responsable de ce qui lui arrive, et c'est ce qui va le sauver. " Chaque fois qu'un drogué boit un verre ou qu'il se pique, il le fait de son plein gré ", dit-il, conscient que personne ne l'a forcé à boire son premier verre, fumer son premier joint.

Seul, il est seul, et doit s'en sortir par lui-même ou renoncer et mourir. Ce sont cette lucidité, ce courage qui démarquent son récit de tous ceux qui ont pu être écrits sur la drogue et l'alcool.
Il se hait tellement depuis toujours qu'il a tenté de se détruire, a survécu. C'est tout. Quelqu'un a failli : c'est lui. Aucune explication psy ou génétique n'est valable à ses yeux.
Il s'en prend uniquement à la haine de lui-même, aux " questions qui viennent facilement, contrairement aux réponses " .

REGLEMENT MILITAIRE

Dans cette clinique au règlement quasi- militaire : corvées de chiottes et impossibilité d'avoir le moindre regard, la moindre conversation avec quelqu'un du sexe opposé, la guérison ne peut venir selon le personnel soignant, tous d'anciens dépendants, que par l'adhésion au programme en douze étapes des Alcooliques anonymes. Il refuse, ne croyant pas en Dieu, mais s'intéresse vaguement aux principes du Tao Che Ching.
D'ailleurs, l'essentiel n'est pas là, mais dans les rencontres, les amitiés : celles avec Miles le juge, Léonard le truand, et d'autres, de tous milieux sociaux, arrivés à peine plus en forme que lui. Il est surtout dans l'amour, avec Lilly, la touchante prostituée accro au crack depuis presque toujours, pour qui il fera l'impossible. Au risque de compromettre sa cure et de plonger à nouveau, avec une mort certaine à la clé.
Peu s'en sortiront à part le narrateur, qui ne devra son salut qu'à sa propre force vitale, presque animale, sa fureur. Il est par exemple malade de rage quand il voit ses parents, mais se force au prix d'un courage désespéré à faire bonne figure devant eux : ils ont fait ce qu'ils ont pu et ne l'ont d'ailleurs pas lâché dans l'épreuve.

Il est impossible de ne pas évoquer " Vol au dessus d'un nid de coucou " à propos de ce témoignage. Impossible d'en sortir indemne. James Frey voulait évoquer l'enfer de la dépendance sans romantisme littéraire. Il a réussi son pari au-delà de toute espérance, même si son livre est si violent qu'il ne peut parfois être compris que par ceux qui ont vécu cette descente dans l'abîme, les proches qu'ils ont entraîné avec eux.

Peu importe que l'auteur ait, selon certains l'ambition d'être le plus grand écrivain de sa génération. Il l'est peut-être, comme en témoigne Breat Easton Ellis qui voit en " Mille morceaux ", " un livre essentiel ".
Il a surtout réussi le pari impossible de hurler l'horreur du manque, le dégoût et la honte de ceux qui ont franchi la ligne blanche. A coup de phrases chocs, reçues comme des coups de poing, d'une écriture heurtée avec des majuscules à presque chaque mot comme si sa rage ne pouvait s'exprimer qu'à travers une syntaxe violentée.


 

Brigit Bontour