TELE-NULLITE

Jérôme Béglé
Célébrièveté
Plon 15 euros

par Brigit Bontour

Dans son essai très documenté, " Célébrièveté ", Jérôme Béglé, journaliste à " Paris-Match " et " Merci pour l'Info " conceptualise les nouvelles donnes de la célébrité basée sur le néant, c'est à dire la participation à des émissions comme Loft Story, Koh Lanta, Fear Factor et autres. Il analyse pourquoi de nouvelles idoles éphémères ont remplacé les stars à la télévision et la presse. Décrit la dangerosité de cette célébrièveté pour ses acteurs, qui après avoir atteint les sommets de la gloire télévisuelle redescendent aussi vite au plus profond de l'anonymat qu'ils ont acquis rapidement leur notoriété. Il voit se dessiner la fin du phénomène tout en s'interrogeant sur la difficulté à rendre attrayante et compréhensible la culture à la télévision. Son livre est d'un grand intérêt pour qui se désole de l'inanité de bien des programmes, de bien des " artistes ". Car si la télévision a depuis ses débuts accueilli des gens qui n'avaient rien dire ni à prouver, et produit des émissions ineptes ; elle a désormais un impact si fort, que même ceux qui a priori n'y sont pas à l'aise comme de nombreux écrivains, doivent pourtant composer avec elle. Un livre (et ils sont légion) dont on a pas parlé à la télé existe à peine, voire pas du tout.
A travers l'analyse acérée de Jérôme Béglé, le lecteur comprend les enjeux et les petits arrangements télévisuels qui font que par exemple, les défunts boys bands furent à une époque pas si lointaine bien plus connus, fêtés et invités que d'autres artistes autrement plus pérennes et talentueux avant de disparaître aussi soudainement qu'ils furent célébrés. Ou qu'une jeune chanteuse qui n'a pas plus de deux mois d'expérience dans le métier sera plus volontiers recherchée qu'une diva aux exigences démesurées. Lucide et argumenté, parlant de Loana comme de Bourdieu, le constat fait par l'auteur interpelle tout le monde : passionnés ou détracteurs de la télévision.


La nature ayant horreur du vide, les vraies stars ayant disparu, ou ne jouant pas le jeu de la notoriété, les fausses prennent leur place. S'il est naturellement abusif de " désigner Nolween avec les même propos que Johnny Halliday ", il est tout aussi déplorable de rencontrer dans la rue des actrices " en jean, baskets et cheveux gras ". Actrices ou chanteuses (c'est valable aussi pour les hommes) qui à force de caprices et de banalités ont fait le lit des célébriévetés. Comme ces quinquagénaires voulant à tout prix être photographiées comme les adolescentes qu'elles croient être encore, à coup de trucages et d'éclairages sophistiqués, à l'instar de cette grande comédienne française, non citée mais que tout le monde reconnaît. Personnalité qui selon l'auteur finira par ne plus accepter d'être photographiée que de trois quart et dans la pénombre ; par un photographe précis, ayant a le don d'estomper le poids des années.

" LA GUERRE C'EST MAL "

En effet, quand nombre de stars n'acceptent de se dévoiler que pour le temps de la promotion d'un disque ou d'un film, ne débitent que des banalités et refusent toute implication, rendant les émissions ou reportages coûteux, complexes et sans intérêt, il est beaucoup plus simple de faire un triomphe à une jeune fille sortie de Star Académy ou du loft. Elle ne révolutionnera certes pas le monde des médias par son apparition ou ses théories intellectuelles mais sera plus gérable. Dire que " la guerre c'est mal ou que l'insécurité ça fait peur " est à la portée de quiconque doué de parole. Mais pas des grandes stars françaises ou étrangères, aux exigences parfois exorbitantes : limousine, loge avec champagne, cadeaux divers et parfois un chèque à la clé. Personnages dont le public attend plus d'investissement personnel et de profondeur dans les propos.
C'est donc dans ce contexte que Jérôme Béglé a assisté à la montée en puissance de la télé-réalité lorsqu'il fut chargé de rendre compte de la folie Loft story au printemps 2001 pour Paris-Match.


En quelques jours, le journaliste littéraire habitué aux salons feutrés des maisons d'édition devient lui-même une célébrité, invité partout, dont les propos au sujet de Loana et des autres sont guettés et repris lors de revues de presse. Connaître Benjamin Castaldi fait de lui un personnage important, mais lui permet surtout de comprendre que la célébrité n'a plus rien avoir avec le mérite, le talent ou le courage. N'est plus qu'un miroir aux alouettes à la portée de tous, mais avec un terrible revers de médaille : accepter et comprendre que la chute soit aussi fulgurante et cruelle que la montée a été rapide et basée sur rien d'autre que l'emballement collectif, le mouvement de foule.
Ce que ces jeunes participants à ces émissions, souvent fragiles, issus de familles éclatées voire défavorisées ne sont pas forcément aptes à appréhender.
Et en effet qui se souvient des noms des participants des Lofts, Star Académy Koh Lanta et autres, mis à part ceux des très rares qui on tiré leur épingle du jeu, parce que leur éducation, leur acharnement ou leur talent intrinsèque les auraient fait réussir de toute façon ?
D'ailleurs les lofteurs comme les autres acteurs de la télé-réalité n'ont qu'un prénom, pas de nom et une gloire éphémère qui ne repose sur rien et risque une fois passée de les déstabiliser pour la vie, les conduire vers des conduites addictives, voire pire.
L'acmé du système ayant jusqu'à aujourd'hui été atteint par Céline Balitran, brève fiancée de Georges Cloney, qui au temps de sa splendeur se vendait en faisant visiter la maison de l'acteur ou en confiant quelques potins sur la star américaine. Jusqu'au jour où ayant rompu, elle se livra à un dernier baroud d'honneur dans un magazine sous le titre : " l'ex de Georges Cloney vous présente son nouveau fiancé ".
Depuis, plus de nouvelles, ne vivant dans la presse, que par une star interposée, elle est revenue à son point initial : moins que zéro en valeur médiatique.

Naturellement, le constat est terrible, la casse énorme, mais " l'image dévore tout ". Ainsi dans un tout autre domaine, littéraire celui-là, rien ou presque de ce qui a été dit lors d'une émisssion de Frédéric Beigbeder, " Des livres et moi " où tout le monde était nu, n'a été retenu sinon justement le fait que les invités étaient en tenue d'Adam. Il est même à redouter qu'à l'avenir, le public ne retienne de l'ensemble de ces émissions que celle, dévêtue de février 2002. Et Jérôme Béglé affirme avec raison qu'en accordant la même valeur à une photo de Zidane qu'à un livre de Flaubert, nous sommes proches d'une crise de civilisation majeure.

UN ECRIVAIN NOMME SARKOZY

Pourtant il serait facile de faire supporter cet état de fait sur les frêles épaules des stars, la cupidité des uns, la vacuité des autres. Les raisons sont multiples et les journalistes et intellectuels ont aussi leur part de responsabilité dans cette débâcle : ainsi la majorité des émissions littéraires, à l'exception de celle de Patrick Poivre d'Arvor se déroulent sans écrivains : les seuls présents sont parfois des hommes politiques qui n'ont même pas écrit leurs livres.
Très souvent les responsables de ces programmes sont d'anciens journalistes politiques qui connaissent mieux Nicolas Sarkozy que François Nourrissier, pourtant président du jury Goncourt. D'autre part, les écrivains sont fréquemment de piètres orateurs : difficile en effet de " pitcher " : résumer son livre en quelques phrases percutantes alors que tout l'intérêt d'un roman réside dans son atmosphère, ses non-dits, le trouble qu'il induit chez le lecteur.
Patrick Modiano en est à la fois l'illustration et le contre-exemple : auteur connu et reconnu, au talent incontestable, il a un mal fou à parler de son travail, encore moins à se vendre. Mais Modiano n'a pas besoin de la télévision : par son âge (il a commencé en 1968), son statut de monstre sacré, il a ses inconditionnels et le bouche à oreille est beaucoup plus efficace que n'importe quelle pseudo émission littéraire.

Quelques-uns pourtant tirent leur épingle du jeu : Ainsi Bernard Henry Lévy qui réunit à la fois la forme et le fond. Après des années où certains n'ont vu en lui que le plus beau décolleté de Saint Germain des Près, il est enfin reconnu pour ses idées complexes et novatrices qu'il énonce clairement. Mais il lui aura fallu plusieurs décennies avant d'être considéré comme un écrivain talentueux, au prétexte que justement il " passait " bien à la télé.
Alors, à l'heure où l'image tue le verbe, où " Autant en emporte le vent " , " Vol au dessus d'un nid de coucou " sont pour beaucoup, des films sans liens avec la littérature, Jérôme Béglé voit pourtant des raisons d'espérer : si nous n'avons pas encore vu le pire de la télé-réalité, qui est pour bientôt, elle n'est qu'un phénomène éphémère voué à disparaître, puisque porteuse de ses propres limites. Frontières qui ne sont plus celles de la dignité, depuis longtemps dépassées, mais celles de la vie humaine. Cette dernière étape ne sera dit-on, pas franchie. Ainsi John de Mol, directeur de Endémol affirme que " s'il imagine un jeu consistant à faire monter dix personnes dans un avion en perdition équipé de neuf parachutes, il trouvera certes les candidats, mais ne le fera pas ".

IMPOSSIBLE EQUATION

Reste alors à trouver de quelle façon résoudre l'impossible équation : intéresser le grand public à la culture, faire que celle-ci devienne accessible au plus grand nombre.
A la question posée à Jérôme Béglé sur la " fin de la télé-réalité et à la possibilité de conceptualiser le mode d'emploi de la culture et du livre à la télévision ", il répond " qu'il n'a pas la solution ". Il se sent plutôt " comme un médecin qui a identifié le mal mais n'a pas le remède " et pense que la solution viendra du public lui-même, lassé de trop de futilités.
Et l'avenir semble lui donner raison puisque récemment une longue émission sur Pompéï a battu des records d'audience, tout comme l'an dernier un autre excellent documentaire sur les origines de l'homme avait également rassemblé des millions de téléspectateurs.

 

Brigit Bontour