0% : VINGT ANS SANS MANGER.

Franck Ruzé
0%
Le Dilettante 125 pages, 13 euros

par Brigit Bontour


Dans ce très court et premier roman, l'auteur décrit l'horreur de l'anorexie et la fascination pour la mort de jeunes gens qui n'ont que le tort d'avoir vingt ans et d'aller vraiment mal.

O% dégage une noire énergie, de sombres et brillantes fulgurances autour d'une héroïne anorexique. Mannequin, Priscille a son lexique très personnel, ou le mot crise (d'anorexie) figure juste entre composite et cunnilingus, ou Dieu est un pédophile puisqu'il a fait un enfant à Marie, seulement âgée de treize ans.
Elle décrit avec une jouissance presque perverse la façon de maigrir malgré tout, quand hospitalisée et donc très surveillée, elle dort nue, la fenêtre ouverte en plein mois de décembre pour perdre les quelques grammes qu'elle a repris dans la journée. Ou encore égrène son poids au fil de son book : ID, 42 kg, Défilé pour Helmut Lang, 37kg, puis Polaroïd de l'hopital, service de TCA ( Troubles du comportement alimentaire), 36 kg. La photo est assez réussie constate-t-elle avec détachement.
Aucun détail morbide n'est épargné quand elle évoque avec une fausse froideur le calvaire d'une de ses comparses qui finira par mourir de ne pas pouvoir manger : Après avoir avalé deux boîtes de laxatifs, celle-ci verra un bout de son intestin sortir en allant aux toilettes.
Evidemment 0% n'est pas un roman réjouissant, mais l'héroïne n'accuse personne de sa détresse : ni son père qui voulant un jour tirer sur sa mère en plein dîner avait retourné l'arme contre lui, ni le système du mannequinat pourtant évoqué avec une violence nerveuse et crue : ses castings pour rien, la lumière des flashs qui brûle les yeux le temps de dix films pour une seule photo, la rapacité des bokeuses et la terrible rivalité entre les filles.
Le roman, écrit comme on regarde une vidéo avec ses avances rapides, pause, lecture, ses insertions de mails joue sans cesse sur les deux registres de la mort et de la crise de la jeunesse. On ne pense pas vraiment à l'amour quand à moins de vingt ans on vous pose un pace maker, que sa meilleure amie se jette par la fenêtre sous l'effet d'une drogue surpuissante et se retrouve amputée d'une jambe à l'hôpital. Qu'un garçon filme le viol d'une fille à qui il a administré préalablement du GMH, la drogue du viol et dit tout simplement en guise d'épitaphe : " vous pouvez pas imaginer c'que c'était étrange de lui faire la bise le lendemain "…
Tout comme le lecteur pris en tenaille entre répulsion et fascination pour ces vies à peine commencées et déjà brisées, Priscille n'a plus aucune illusion et est persuadée que si la mort faisait des pubs, elle irait aux castings.
Dans ce premier roman, l'auteur Franck Ruzé réussit tout à la fois à émouvoir, énerver, inventer une nouvelle façon d'être mal ou peut-être seulement de l'écrire ce qui est déjà bien. Et finalement en jouant sur ces différents registres, à nous impressionner au sens photographique du terme. En 125 pages aussi affûtées que les personnages qu'il met en scène, ce court roman bouleverse et dénonce une fois de plus le chaos du cap des vingt ans quand en plus l'anorexie s'en mêle.

 

Brigit Bontour