MOI NON : LA POESIE DU DESESPOIR

Patrick Goujon
Moi non
Gallimard 210 pages

par Brigit Bontour


Dans ce premier roman, un adolescent de banlieue jette toutes ses forces dans la bataille de la vie et du travail dont il ne connaît aucun des codes.

" Dès demain, je cherche du boulot. J'vais bosser dur et quand je serais cadre, tu pourras m'accrocher dans le salon ", affirme Hoch, un adolescent à sa mère qui en a vu d'autres et n'en croit pas un mot. Pourtant le gamin perdu qui a " des souvenirs à remplir toutes les poubelles de la cité " va trouver un travail dans une usine de mannequins. Pour l'entretien d'embauche, il met une cravate vraiment superflue puisque son boulot consistera à détruire les mannequins invendus. Précipiter les corps de plastique devenus obsolètes dans un mixer géant au troisième sous-sol d' une cave insalubre. Pas exactement ce qu'il attendait mais bon, c'est toujours mieux que continuer à zoner comme ses copains dans la cité " c'est pour ma mère que je le fais " cherche-t-il à persuader Flex son ami de toujours, incapable de comprendre qu'il s'humilie dans un travail aussi dégradant et mal payé, et a " maintenant sa propre histoire à des années lumières de la mienne ".
Pourtant Hoch s'habitue, et même s'attache aux corps de plastique, à l'un d'entre eux surtout : celui d'une femme enceinte avec le bout des seins peints. Impossible de le balancer dans la presse. Elle devient sa mascotte, presque sa raison de vivre. Il lui parle, elle lui répond puisque ses copains ne le font plus, qu'il ne fait plus partie de la " mille-fa ". " ça ment pas les frères de galères, enfin ça ment mal ".
Ainsi va sa nouvelle vie, jusqu'au jour où se pose la question, la vraie : " où est ce que ça foire ? "
Quelle est la goutte d'eau qui fait déborder le vase ? une pauvre femme qui vient quémander un rabais pour un mannequin et ne l'obtient pas ? Ou l'arrivée de Bastien, un nouveau, sympathique de prime abord, mais redoutable, car il connaît les codes de la vie en société, les bonnes manières. En quelques jours, très poliment, il séduit Estelle, la débarque de la vie de Hoch et renvoie celui dans les bas-fonds dont il avait tellement cru pouvoir se sortir.
Le mal-être de l'adolescent revient alors, terrible, sournois. Lui qui s'était mis à bosser, à écrire " pour chasser la haine " claque la porte et retourne zoner au centre commercial retrouver sa famille et sa devise : " de la merde pour de la merde, autant y sauter à pieds joints et éclabousser tout le monde ! ".
Si " moi non " est le premier roman d'un jeune homme de vingt quatre ans, il n'est assurément pas le premier livre sur la banlieue, ses misères, ses drames, son désespoir sans fin, mais il est un des rares où foisonnent des trouvailles d'une totale originalité : la destruction des mannequins ; une irrésistible poésie où le héros communique par des poèmes avec une inconnue sur les murs d'un ascenseur pourri. Dans cette description croisée d'ados totalement perdus qui à vingt ans regrettent déjà leurs douze ans, aucun misérabilisme, de dénonciation vaine, juste un constat d'échec que rien viendra tempérer.
Et puis il y a la mort qui affleure à chaque page ou presque. La rage impuisante et dérisoire des mères qui attendent leurs enfants jusqu'au bout de la nuit, les pères qui démissionnent au fond d'une bouteille de mauvais whisky. Paul un garçon de la bande qui disjoncte pour de bon et la bataille finale qui hisse le roman au niveau de la tragédie intemporelle.
Sans cesse le narrateur hésite entre la violence du verlan et celle de la poésie, la vigueur des bastons et celle de l'amour impossible. La haine de la vie qu'ont les adultes de son entourage et qu'il sait bien être celle qui l'attend.
Moi non est un premier roman frais et désespérant comme un beau texte de rap à l'indéniable poésie.

 

 

Brigit Bontour