QUE RESTE-T-IL DE NOS AMOURS ?

Christian Garcin
L'embarquement
Gallimard 186 p.

par Brigit Bontour


Thomas, un quadragénaire revient sans cesse sur ses premières amours, qui à leur tour le racontent lui, il y a si longtemps.

Que reste-t-il des gens connus il y a vingt ans, peut-être même aimés et finalement perdus de vue ? En général ils ont construit une vie dans laquelle celui qui se pose cette question n'a plus de place. Surtout si le nostalgique en mal d'information n'a pas avancé, mais passé sa vie à fuir.
C'est un peu le dilemme du héros de l'embarquement, le nouveau roman de Christian Garcin.
Thomas, est en effet un fuyard pathologique. Un drôle de type, un peu écrivain, un peu journaliste qui passe sa vie à partir. Pour revenir, parfois. Il a été clochard un temps et le serait encore si des femmes, l'une surtout, Marie n'avait tenté de donner un semblant de sens à sa vie qui part dans tous les sens. Marie, comme le port d'attache vers qui il revient toujours après ses multiples fuites vers des villes où il part retrouver des femmes qu'il a aimées jadis, et dans l'existence desquelles, il n'a plus la moindre place.
Thomas ne comprend rien à la vie, rien aux femmes, boit beaucoup de vodka et se pose des questions essentielles pour finalement en déduire que les dames sont " really a différent sex " comme le constate un des personnages du film " Some like it hot ".
Il voyage et lit, se désole que la littérature ne représente pas grand-chose pour le commun des mortels. Il est émouvant pour celles qu'il a aimées. Terriblement énervant aussi car il n'en finit pas de vitupérer contre le fait que le " futur ait rattrapé le présent , contre la marchandisation du monde, ou encore la langue pauvre et dominante du spectaculaire " S'étonne naïvement de trouver peu de gens qui aient le temps ou l'envie de partager ses idées fixes
Et malgré ses obsessions, Thomas est attachant. Aucune de ses anciennes amantes ne l'a oublié et l'un des atouts maîtres de ce roman consiste dans les récits croisés entre la parole du narrateur et celle de ses anciennes aimées qu'il va retrouver pour fuir toujours et encore quelque-chose à Prague, Bologne, ou Marseille.
Et chacune à sa manière décrit en filigrane un être vulnérable, sensible qu'elle a aimé et aurait pu aimer pour de bon s'il n'avait voulu en permanence se perdre pour changer le monde grâce à l'art.
Elles posent la question fondamentale qui taraude Thomas " de tous les chemins qui sans cesse s'ouvrent devant nous et qu'on n'emprunte pas, les reléguant à jamais dans les limbes des possibles non advenus ". Question que tous ceux qui ont dépassé la quarantaine se posent forcément un jour : et si j'avais suivi les conseils de telle personne, choisi un autre métier, un autre homme, une autre femme, eu ou pas des enfants ? pourquoi untel qui n'avait pas beaucoup d'atouts pour réussir est-il parvenu à un tel niveau, et tel autre à qui tout semblait promis a fait de sa vie un tel ratage ?
Ne reste plus qu'à évaluer après coup les voies que l'on a effectivement empruntées. Infléchir le destin, s'il en est encore temps et que l'énergie ne nous a pas abandonnés en chemin. Ce que finit peut-être par réaliser Thomas, à Athènes au terme d'un nouvel embarquement
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Brigit Bontour