PROF DANS LE 93 : UNE EPREUVE PARFOIS HILARANTE

Mara Goyet
Collèges de France
Editions Fayard 204p.

par Brigit Bontour


Personne n'irait à priori enseigner de son plein gré dans le 93. Pourtant Mara Goyet, une jeune prof démontre que c'est possible, certes éprouvant mais quelquefois très drôle.

Il y a deux façons d'aborder ce témoignage d'une enseignante du " 9-3 " : soit se prendre la tête entre les mains et soupirer sur la fin des valeurs, de l'école, du respect….. la liste peut ainsi s'allonger à l'infini. Soit le considérer pour ce qu'il est, c'est à dire un petit livre habile, plutôt drôle, mais qui en aucun cas ne se veut démonstration ou constat de l'éducation en France en 2003. Tant d'autres, souvent moins expérimentés que l'auteur qui est elle, en permanence sur le terrain s'en chargent à longueur de colonnes de journaux ou de rapports ministériels.
Dans " Collèges de France ", Mara Goyet narre par le menu les journées d'un collège " défavorisé ", situé en Seine Saint Denis. Souvent ironique, elle remet à plat et à leur place certaines habitudes et vicissitudes d'un établissement où les deux pivots principaux sont, en dehors des élèves, la photocopieuse et la machine à café. Deux éléments moteurs sans lesquels aucun lycée ne saurait fonctionner. Elle n'oublie ni la craie ni l'estrade, autres fondamentaux de l'institution. Raille le prof qui est là depuis trente ans, ou la déléguée syndicale plus caricaturale que nature . Cherche à expliquer à la principale qu'un cours sur la Réforme n'intéresse pas les élèves et s'entend répondre stupéfaite : " mais la Réforme, ça ne leur dit rien, Pourquoi ne faites-vous pas un cours plus proche d'eux, sur l'art africain ?
Rapporte un cours où apprenant à des collégiens ébahis que la majorité des musulmans de la planète sont indonésiens, l'un d'eux lui demande si en Indonésie, on fait le couscous avec du riz…
Il y a beaucoup plus grave aussi : d'anciens résistants viennent au collège à la faveur du traditionnel concours sur la résistance et invitent les élèves à une pièce de théâtre sur ce thème. Il en résulte une heure et demie de chaos où les gamins ne comprenant rien hurlent des obscénités, trépignent. L'incident est si grave que les profs sont en larmes, les résistants s'en vont, les acteurs refusent de saluer…. Le lendemain les élèves s'excuseront dans une pitoyable mise en scène digne du Loft. Et puis il y a les anecdotes connues de tous ceux qui ont un jour enseigné dans une banlieue difficile : l'élève de seize ans au volant d'une voiture de grosse cylindrée flambant neuve qui salue fièrement sa prof dans la rue….
Il y a dans le livre de Mara Goyet, le pire, le meilleur et l'incongru. Le pire comme le désarroi des familles et des élèves ne maîtrisant pas les codes de l'institution. Ainsi, cet élève d'origine africaine venant avec un couteau de cuisine dans son sac. Exclu, mais un jour seulement, parce-qu'en Afrique le port du couteau est un signe de virilité et que punir ce gamin serait castrateur. Le meilleur : le miracle qui fait que cette institution fonctionne encore à moitié, que chaque année des jeunes titulaires du CAPES acceptent d'entrer dans la cage aux fauves pour juste un peu plus que le SMIC et la certitude d'être envoyé le plus loin possible de leur région d'origine. Et l'incongru : les élèves souvent plus attachants qu'on ne veut bien le dire, à l'instar de ce gros dur qui ne décroche jamais un mot ni un sourire sauf une seule fois où il appelle son prof " maman " à l'hilarité générale du groupe ; ou encore la préoccupation d'une classe entière à l'idée d'aller visiter Versailles, au seul motif qu'ils n'ont rien de correct à se mettre pour aller au château.

Naturellement ce n'est pas Mara Goyet qui apportera le début d'une réponse au malaise réel de l'institution Education nationale, mais peut-être donnera-t-elle quelques raisons de ne pas désespérer tout à fait parents et élèves. Un peu comme si, considérant que les choses ne pouvant être pires, elles iront en s'arrangeant.

 

 

Brigit Bontour