A L'ORIGINE DU CRIME

Françoise Chandernagor
La Chambre
Gallimard 290p 19,90 euros

par Brigit Bontour

Dans un roman, très documenté, Françoise Chandernagor raconte les trois années que le Dauphin, fils de Louis VXI et Marie-Antoinette a passé au Temple. Prisonnier aussi embarrassant mort que vivant, il est mort à dix ans oublié de tous.


A l'origine du crime, qu'y avait-il ? Ni la haine, ni la réflexion, ni la volonté. Il n'y eut que l'oubli et la bêtise, mêlés à la peur et au règlement. Cocktail détonnant qui provoqua la mort d'un petit garçon de dix ans et trois mois. Après trois ans d'agonie.
Au tout début, il y eut la vie à Versailles avec un père, une mère, l'admiration dévote de tous. Puis très vite la mort, la tête de l'amie de maman sur une pique, la mort de papa, celle de maman. Qu'il ne sait pas mais devine. Puis l'enfermement : Coco un chien qu'on lui donne et lui enlève, comme le reste, ses jouets, ses livres ses vêtements. Il joue avec des fourmis, une pendule qui finit par s'arrêter définitivement. On cloue des planches sur sa fenêtre orientée au nord. Pourtant il n'était pas seul cet enfant : il y avait des dizaines voire des centaines d'hommes pour l'épier, deux à tour de rôle pour le garder, un médecin parfois. Mais comment ? Prisonniers eux-mêmes de leur peur de l'échafaud, ils n'osaient rien, ni contre, ni pour le petit prisonnier. Ni le laver ni l'habiller.
" Son lit est un monticule de crasse , de merde sur lequel galopent des bestioles noires ".
Ses ongles sont si longs qu'il ne peut même plus dessiner sur la buée des carreaux. Quand à ses besoins, il les fait dans la cheminée, après qu'une grande cuve dans laquelle il devait verser chaque jour le contenu de son pot se soit remplie sans jamais être vidée. Cachée derrière un paravent la cuve….
C'est abominable, un enfant oublié, " ça " devient bête, sale, autiste, " ça " se balance toute la journée d'avant en arrière sur sa chaise. " ça " oublie de parler. ça devient pire qu'une bête et " ça " meurt, mais plus grave encore, " ça " dérange els gens. Son agonie affole pourtant, si sa maladie est passée inaperçue.
Dans ce livre cauchemardesque, Françoise Chandernagor écrit l'histoire du petit prince oublié avec acuité et justesse. Il est juste mort d'être né dans la mauvaise famille, au mauvais moment. Ce n'est de la faute de personne. Juste de l'époque pour qui il était aussi embarrassant vivant que mort mais qu'il ne fallait surtout pas faire disparaître, pas plus que lui assurer des conditions de vie décentes.
Horribles, apocalyptiques, ces descriptions, cet oubli, cet effacement progressif d'un petit garçon plein de vie.
On en oublierait presque bouleversés par tant d'horreurs, la réussite des portraits de Françoise Chandernagor : la laveuse qui devine la vie des gens qu'elle ne rencontrera jamais à travers leur linge ; la destinée du chien Coco ou le bagout de Bengale, un cuisinier noir.
Mais surtout à la lecture de la Chambre, se pose LA question terrifiante, embarrassante entre toutes : et nous, sous la terreur, qu'aurions nous fait à la place des gardiens de l'enfant ?


Brigit Bontour