TALEB : L'ENFANT SOLDAT

Tâleb
Sébastien Ortiz
Gallimard 177 p.
14 euros

par Brigit Bontour

Hafiz un jeune garçon a peu de chance dans la vie : il aime la poésie et la musique, mais vit en exil au Pakistan. Son destin tragique sera définitivement scellé, sa mort programmée lorsqu'il franchira les portes d'une Madrassa.


Qui ne s'est un jour demandé devant une photo d'un très jeune Tâleb ce que pouvaient cacher son turban et sa barbe naissante, sinon bien souvent une âme adolescente rêvant à l'amour et à la musique comme tous les garçons de son âge ?
Sauf que dans ce cas, mitrailleuse en main, et coran dévoyé en tête, il n'a pas d'autre choix que de jouer aux guerriers et terroriser la planète.
C'est le cas de Hafiz, le héros du premier roman de Sébastien Ortiz. Auteur que l'on pourrait croire lui-même ancien taleb tant la tension de son écriture et la description poignante du vécu de ce monde clos semble plus de l'ordre du reportage que du roman. Pourtant Sebastien Ortiz est un diplomate en poste en Chine qui s'est nourri de l'actualité pour écrire ce fabuleux et inquiétant roman. Il cite d'ailleurs ses sources qui vont d'un grand poète du treizième siècle Fârid-ud-Dîn'Attâr, aux grands reporters des journaux occidentaux à qui il rend hommage pour leur travail.
Hafiz, le jeune narrateur est né à Peshawar ou sa famille a du fuir le jour de l'arrivée des Russes en 1979. Mais il est Afghan avant tout. " ce qui signifie qu'il a perdu d'avance. Car s'il existe beaucoup de malheurs en ce monde, nul n'égale celui d'être Afghan ".
Le ton est donné.
Pourtant la vie à Peshawar, pour difficile qu'elle soit reste vivable. Ismaël son père est luthier, et à force de ténacité a pu se remettre à la musique et y initier son fils ; le rêve de toute sa vie. Il y a ses amis aussi, son cousin Abdur un peu efféminé. Il y a surtout Leyla, sa sœur. " Elle était la douceur, ils partageaient le même lit, la même chaleur " dans la plus grande chasteté. " il pouvait rester des heures ainsi à entrevoir l'éternité sur ses lèvres roses ". Plus tard, il se souviendra des " vers du poète indien qui disait que chaque violette qui sort de la terre vient du grain de beauté au visage d'une adolescente ".
Ainsi est Hafiz le fils du luthier porté sur les arts la musique et l'amour qu'il ne connaîtra jamais. Puis de façon inexplicable, Leila meurt, à douze ans. Hafiz reste trois mois complètement mutique et demande à son père de l'emmener à la Madrassa.
Très vite il ressent la même passion pour dieu que pour sa sœur défunte. Il veut tout savoir, tout comprendre. Assimile toutes les légendes orientales, toutes les métaphores où le monde n'a qu'un maître absolu : Dieu.

Sebastien Ortiz est un poète, un conteur que l'on pourrait écouter des heures avec fascination parler de l'Afghanistan éternel si le sujet n'était si grave, la cause si violente : celle des Talibans. L'histoire du sacrifice d'Hafiz prend le pas sur le lyrisme de l'auteur.

Le garçon se distingue de ses congénères par sa finesse, sa foi et son obstination et devient l'un des meilleurs éléments de la Madrassa

Jusqu'au jour où un important mollah venu de la ville vient parler du Jihad : " Par la grâce du gouvernement Islamique des Tâleban, la terre des martyres a été nettoyée de tous les crimes et de tous les péchés. La paix et la justice ont été restaurées…. "
Ainsi parle ce mollah et à la suite de ce prêche, le jeune homme part mener le Jihad avec ses compagnons d'infortune. Lors de leur premier arrêt à Peshawar, ils tabassent à coups de bâtons un groupe de travestis dans lequel il reconnaît son cousin Abdur.

" Hafiz trouve sa place dans cet hippodrome spirituel, il avait jeté tout son zèle dans cette entreprise de destruction à quoi se résumaient les principes qu'on lui avait inculqués " dit l'auteur. Mais tout n'est pas si simple et c'est bien là la force du roman : certes il est devenu un vrai Tâleb, il est craint, à défaut d'être réspecté, mais en même temps il voudrait comprendre.
Il va au zoo, se lie avec un vieux gardien, dérobe un livre de poésie dont il s'imprègne, risquant la peine de mort s'il est découvert. Encore pire, il s'enflamme pour une impie aux cheveux d'or, une jeune femme de " L'ONU " qui commande à des hommes et ne connaîtra jamais .
Il va alors à mots plus que couverts demander conseil à un des piliers du Département pour la Promotion de la Vertu et de la Promotion du Vice.
Le lendemain, il sera muté de la Munkrat, prestigieux service de la police religieuse où il avait été affecté dès son arrivée, à la radio, la Voix de la Charia. Puis un chef de guerre Malek qui s'était allié aux Talibans, changera une fois de plus d'alliance, fera à nouveau allégeance à Massoud, sacrifiera ses anciens alliés. Hafiz mourra à 20 ans, précipité vivant dans une fosse avant d'être mitraillé à la Kalachnikov comme ses congénères du même âge.


Il ne peut être question à la lecture de ce livre poignant de dédouaner les Talibans, comptant au nombre des pires tyrans que connût l'humanité qui n'en fut pas avare.
Mais comme le dit très simplement l'auteur " parcequ'Hafiz n'est ni bon ni mauvais, mais qu'il a été jeté au monde pour subir la folie des hommes, la compassion doit lui être offerte inconditionnellement ".
Seulement le pouvons-nous ? Sommes nous capables au souvenir de l'épouvantable barbarie du régime Taleb : lapidation des amants, sort imposé aux femmes, exécutions spectacles au stade de Kaboul de comprendre qu'un jeune homme qui aurait du être poète, musicien, ou amoureux ce qui revient au même ait pu même par ignorance cautionner un tel régime ?
Sebastien Ortiz ne donne pas la réponse et laisse chacun la pressentir en lui-même. Ce qui n'est pas le moindre prodige de ce roman terriblement lucide, dérangeant et réussi.


Brigit Bontour