LES OREILLES ONT-ELLES DE L'HUMOUR ?

Entre les oreilles
David Foenkinos
Gallimard 208 pages 14,5O euros.

par Brigit Bontour

C'est en effet la question posée par le livre de David Foenkinos, qui partant de sa passion pour les oreilles des femmes écrit un roman hilarant sans queue ni tête avec comme seul fil conducteur le plaisir de lire.

Par quel bout détricoter le livre de David Foenkinos " entre les oreilles " ?
En effet, il est beaucoup question dans ce livre de tricot et d'absurde. D'idées entremêlées les unes aux autres sans la moindre logique ni cohérence.
D'une histoire qui tient par des bouts de ficelles - pardon des morceaux de laine- puisque le tricot a une importance primordiale dans ce qui devrait être une histoire et n'est qu'un joyeux pataquès de rencontres, de personnages totalement déjantés qui n'agissent que pour ne pas rester inactifs. A condition évidemment de faire n'importe quoi.
Et de ce point de vue c'est plus que réussi. Déjà il y a Alain le narrateur un rien étrange encore jeune, mais pour qui la psychanalyse ne peut déjà plus rien. Malgré tous ses efforts, il rompt avec une femme dès qu'il n'aime plus ses oreilles.
Ensuite, il y a sa mère. Une femme admirable qui tricote des tabliers -uniquement des tabliers- pour tout l'immeuble et, hélas, décède, prématurément d'un cancer en faisant promettre à son fils d'épouser Eléonore, une voisine certes moustachue, mais pourvue d'oreilles acceptables.
Dans l'intervalle, il s'éprend des jambes -seulement des jambes - d'un inconnu nommé Jacob qu'il suit chaque jour à la sortie du travail et finit par rencontrer puisqu'il lui saute dessus à chaque fois qu'il le voit. Ils deviennent les meilleurs amis du monde.
Et le roman déjà passablement détraqué part en vrille, en tous sens comme un train fou lancé à pleine vitesse. Certains passages méritent qu'on s'y arrête " Il existe des nouvelles qui donnent envie de prendre le train . Hériter de cent millions suisses en fait partie ".
Millions dont ils héritent pour d'étranges raisons avant que tous -Jacob s'étant marié- ne vivent chacun, hommes et femmes de leur propre côté des vies de saltimbanques au succès inouï, avant de se faire ruiner par de nouvelles femmes, ou de récolter une fiole de sueur d'Allemand…. Toutes aventures vécues avant de retomber dans le tricot. Car: " Rien ne valait le jour où j'avais acheté de quoi tricoter " avoue Alain benoîtement après bien d'autres déboires et délires en tous genres.
Il y a assurément deux lectures de ce roman : la première consistant à dire qu'il ne s'agit que d'un fourre-tout d'idées loufoques, abracadabrantesques qui ne tiennent par rien, sinon l'étrangeté de l'auteur qui s'est défoulé en écrivant ce qui lui passait par la tête lors de trop longues heures de bureau ou de week end passés en solitaire. La seconde, autrement positive y verra certes un roman fantasque, bourré d'humour pas toujours maîtrisé, mais ne se prenant surtout pas au sérieux. Les personnages sont si imprévisibles, l'histoire si jubilatoire que l'on pense parfois à Bobby Lapointe dans la dérision pour la dérision.
Entre les oreilles est d'abord un roman, une histoire qu'on se laisse raconter, comme suspendu aux lèvres de l'auteur qui ne semble bouder ni son plaisir ni le nôtre.
Comme une parenthèse de non-sens dans une rentrée littéraire un peu sévère.


Brigit Bontour