ROSE BONBON , HUMOUR NOIR

Nicolas Jones Gorlin
Rose bonbon
Gallimard
169 pages
14 euros

par Brigit Bontour

Un pédophile imaginé de toutes pièces par son auteur met en émoi les bonnes consciences rétives à l'humour noir.


Deux livres sur le thème de la pédophilie ont fait en cette rentrée littéraire la joie des censeurs de tous poils et agitateurs de toutes sortes qui ont trouvé là matière à s'empoigner. Rituel somme toute assez répandu aux alentours du Flore en septembre.
Or les deux romans, mis à part leur thématique proche n'ont absolument aucun rapport : le premier, « Rose bonbon » de Nicolas Jones Gorlin publié chez Galimard est un livre bourré d'humour corrosif.
Simon son personnage principal est certes un pédophile détestable mais le livre est bien construit, bien écrit et finalement plutôt moral (dans une acception extrêmement large de cette notion !).
Le second au contraire, « Il entrerait dans la légende » de Louis Skorecki est un catalogue éprouvant des mille et une façons de violer puis de tuer des fillettes des femmes ou des petits garçons. Certains critiques ont pour justifier le roman fait appel aux mânes de Sade ou de Georges Bataille. Ecrit en 2323 séquences répétitives, il évoque pourtant plus un manuel destiné à la formation des garçons bouchers qu'au vaste poème onirique que certains ont voulu y voir.
Toutefois dans l'un ou l'autre cas, il ne s'agit que de romans, d'oeuvres de fiction qui comme bien d'autres avant elles ont fait scandale sur des thèmes sensibles. Aujourd'hui la pédophilie, il y a un siècle et demi, l'adultère avec Flaubert. La liste serait interminable et l'essentiel est que ces romans soient publiés, lus et jugés par des lecteurs adultes et libres.


A propos de Rose bonbon, LE roman scandaleux de la rentrée, il peut paraître judicieux de ne plus s'arrêter sur la polémique qui risque de nous mener au moins jusqu'à Noël et d'y répondre définitivement de façon drastique. Un roman par définition œuvre de fiction et non pas témoignage des turpitudes de son auteur ne peut pas être interdit. A moins de basculer dans le totalitarisme ou de vouloir se donner bonne conscience à moindre frais. En effet, beaucoup de ceux qui ont prôné son interdiction ont avoué avec une ingénuité certaine ne pas l'avoir lu !
Et c'est franchement dommage. Car une fois passée la stupeur et l'écœurement des premières pages : le viol d'une fillette et le tabassage de sa mère par Simon, un pédophile, le roman est d'un noir talent bourré d'humour

L'histoire est avant tout burlesque et de plus en plus déjantée au fur et à mesure de son déroulement. Loin d'être un serial pédophile organisé, Simon est avant tout un malade, un paumé qui part dans tous les sens. Ce qui ne dédouane en rien le personnage.
Après le viol de la première enfant, Dorothée qui l'a fait exploser : "Dorodynamithé", et le tabassage de la mère, Simon a le choix entre la prison et un improbable programme de réinsertion.
Choisissant le second il devient Jack'o , le clown symbole d'une chaîne de fast food… et parvient à ne plus toucher aux fillettes… Du moins avec ses moyens très approximatifs. Mais tout va basculer lors d'un jogging où il se fait à sa grande honte dépasser par un vieux d'au moins soixante ans : "Sean Connery dopé à la drogue anti-vieillesse " et se prend un chêne au moins centenaire en pleine figure.
Plein de sollicitude, le " Vieux " comme il ne l'appellera plus jamais autrement, le raccompagne chez lui en discutant de Blanche neige, d'Alice au pays des merveilles, et de certains mots justifiant à ses yeux la pédophilie. Des mots comme ethnies, rites, culture, judéo chrétien…..
Ce Vieux est doté d'un magnétisme insupportable. Assorti du compte en banque idoine. Avec lui tout est possible : acheter un petit garçon pour un quart d'heure au restaurant à ses parents, le père faisant lui-même le guet devant la porte des toilettes.
Faire de Simon une grande vedette de music hall adulé des enfants, lui faire rencontrer un juge pédophile qui " peut égarer son dossier "..…

Grâce à son brio, son argent, sa prestance, il peut tout faire pour nouvel ami. : lui trouver un nom de scène : Dany King, un garde du corps : Charles de Gaulle Etoile, le faire trimer comme un malade, et devenir star d'une improbable comédie musicale.
Le deal ne comporte qu'une seule condition, et pas la moindre :Simon ne devra jamais toucher à Rose la nièce du Vieux âgée de sept ans.
Evidemment c'est là que le bât blesse, Simon prend un jour un bain fatal avec Rose, et lui qui était devenu Dany King le roi redevient Simon, une merde.
Il perd tout, retrouve sa photo en une d'un journal people avec le titre : " les stars sont-elles pédophiles ?"
Le vieux lui conseille de se mettre au vert un moment, le raccompagne à sa caravane encore plus pourrie qu'avant. Du jour au lendemain, Il ne peut plus personne, et découvre aux informations, Travis le jeune homme que le Vieux a engagé pour reprendre son rôle dans leur spectacle.

Simon ne pense plus qu'à se venger. Il y parviendra grâce à un malheureux scout qui n'avait rien demandé.
Le final sera d'un humour d'apocalypse : Pour laver l'affront, Simon présentera au Vieux, le jeune scout, "un elfe à tunique verte truffé de TNT et d'une GDEF, grenade directionnelle à Explosion Faciale". "Après la femme fatale, le scout létal, Le petit Lu qui fait boum" !"
Evidemment ni le Vieux ni le scout ne s'en sortiront. Pas plus que Simon au destin plus funeste encore puisqu'il finit écrasé par une statue de femme de deux cent kilos. Les médecins ont beau le découdre de la statue, il reste paralysé à vie sur son lit d'hôpital. Y-a-t-il plus horrible destin pour un pédophile d'être attaqué et anéanti par une femme, fut-elle en bronze ?
Il devient, dit-il "une œuvre d'art immobile". Formule saisissante s'il en est qui fait le charme sulfureux de ce livre bourré de trouvailles stylistiques : quand il rencontre un pâtissier qui fabrique des scouts en pâte d'amande (taille réelle, détail important) , il parle d'un "alter pedo", ou encore un peu plus loin note : "pedo un jour, pédo toujours".
Quand un enfant s'acharne (et réussit) à sodomiser un caniche avec une branche d'arbre au square, le tout sous les yeux de la mère, il décrit le sourire de celle-ci comme "acheté à l'église".

Evidemment le sujet du roman est épouvantable, mais le rôle du romancier est aussi et surtout de dénoncer les travers de la société et la pédophilie en est un des plus abominables. Alors comment mieux décrire l'horreur qu'au second degré et avec humour ? La nausée ne quitte jamais le lecteur mais l'histoire est si bien construite, si logique, jusqu'au dénouement final que le livre ne dépare absolument pas dans la prestigieuse collection Blanche de Gallimard qui l'édite.
Preuve en est qu'il y a parfois, même dans les romans les plus pervers et décriés une morale d'une justesse à mourir de rire puisque rappelons-le ce livre n'est qu'un roman, mais un excellent roman dérangeant et révoltant. Le contraire d'une œuvre mièvre.

Brigit Bontour