Premiers romans 2007

par Brigit Bontour

TROIS  PREMIERS ROMANS D’EXCEPTION.

Quelques semaines après la rentrée de septembre, le panorama de la littérature française semble assez réjouissant : de bons livres ont été primés : Alabama song, Birmane, Baisers de cinéma . De tout aussi excellents ont malheureusement été oubliés : Un roi sans lendemain, Nada exist. Certains, enfin ne semblent figurer au palmarès que par une intervention divine : Chagrin d’école, Ni d’Eve ni d’Adam.

Mais dans l’ensemble, un débat a eu lieu, le Goncourt n’était pas connu comme souvent dés le 20 août, on a parlé des livres, on a découvert des auteurs inconnus ou assez confidentiels. Parmi eux trois jeunes écrivains, Claire Fercak, Julien Capron, Florence Noiville ont pu faire entendre leurs voix originales. La première a vingt cinq ans, le second tout juste trente, la troisième guère plus et il est à peu près sûr qu’on les trouvera au premier plan d’ici quelques années.



RIDEAU DE VERRE

Entre sa maladie, la violence de son père et l’absence de sa mère, l’existence de la jeune narratrice de Rideau de verre est loin d’être paisible.

Un jour où son géniteur tente de la noyer, elle se surprend à penser «  Au moins si je mourrais définitivement, le cauchemar du père serait terminé ». Mais la petite fille ne meurt pas, elle se retrouve à l’hôpital et tente de se reconstruire entre souffrance et folie, pulsions de mort et sursauts de vie, haine et amour du père. Elle se bâtit une maison de verre, se souvient de sa terrible enfance en se réappropriant le langage : « je dois chercher en moi les mots qu’il a occis ».

En une semaine, elle va plonger au plus profond d’elle-même pour se retrouver, se trouver enfin, hantée par la figure de trois femmes écrivains qui ont été confrontées avec l’institution psychiatrique et se sont au final suicidées : Sarah Kane, Virginia Woolf, Sylvia Plath. Dans ce récit –l’auteur tient à cette dénomination- mais on pourrait tout aussi bien parler de long poème, Claire Fercak réussit la prouesse de raconter l’histoire la plus sombre qui soit : douleur, maltraitance, abandon, hôpital, maladie avec simplicité et limpidité.

Son langage éclaté ou présent, passé, futur cohabitent, le découpage précis du livre suivant les sept jours d’avant le déluge donnent à ce premier roman une force étonnante.

Pur et impeccable comme une paroi de verre d’où se détache immédiatement toute salissure, le style de Claire Fercak séduit et laisse le lecteur dans une attente fiévreuse du second roman de ce jeune auteur de vint cinq ans.

Claire Fercak

Rideau de verre

Editions Verticales, 96p.


 


AMENDE HONORABLE

Dans un pays occidental, peut-être la France d’ici quelques années, le sénateur Alcide Grabure, farouche opposant à la loi d’Amende Honorable qui doit être votée est assassiné par son chauffeur.  Cette loi considérant que la peine de mort n’apporte pas suffisamment réparation aux victimes prévoit une période de probation durant laquelle le condamné devra se repentir, mériter sa mort. Passer quatre maîtrises : droit, histoire, philosophie, lettres… afin d’être intellectuellement en mesure de comprendre le tort qu’il a causé à la société. A l’issue de ces années passées dans la forteresse de Théramar, digne des prisons du moyen âge, un juge d’application des peines devra le rejuger afin de déterminer si son acte de contrition est satisfaisant, s’il a assez expié sa faute par un repentir sincère. Dans ce cas, il peut enfin être exécuté, sinon il devra séjourner encore en prison et parfaire son attrition.

Dans cet Etat totalitaire où l’ADN de tous les habitants est enregistré, où la presse est totalement aux ordres du pouvoir en place, la sécurité est totale.

Enfin presque, car il faut compter avec la Ligue des VII-Epées, un groupe d’une extrême violence qui va gripper la terrifiante machine étatique à la Orwell.

Dans ce premier roman d’une richesse et d’une puissance extraordinaires aux chapitres rythmés par les horaires de Cluny à l’époque des équinoxes durant le Temps Pascal, Julien Capron mêle avec bonheur différents genres  littéraires : Anticipation, policier, amour avec en point d’orgue la culpabilité de l’homme.
Cette  culpabilité,  au centre de ce livre polyphonique, rend tous ses personnages sans exception, qu’ils soient juges ou policiers, assassins ou victimes profondément fragiles et humains.

L’auteur, journaliste,  fils d’avocat a effectué son stage de fin d’études à Liberation en septembre 2001, ce qui ne s’invente pas et lui donne une certaine légitimité pour interpeller le lecteur sur la notion de Crime et de Châtiment.

Julien Capron

Amende Honorable

Flammarion

 

LA DONATION

C’est dans l’étude feutrée d’un notaire, en  évoquant « le survivant des donataires » ou le « décès du prémourant », le tout dans un silence de mort  ponctué de formules alambiquées, évoquant tout simplement la mort des parents que la narratrice comprend tout à coup la signification d’une « donation entre vifs ».

Bien plus qu’un héritage à venir, cette donation est en fait prétexte à un retour vers l’enfance. Une enfance à priori privilégiée  mais singulière  pourtant, puisque sa mère, une femme merveilleusement belle et douée était dépressive. Elle connaissait comme tout le monde « des hauts et des bas, mais comme c’est une Italienne, les hauts sont très hauts et les bas très bas » selon le résumé du père de famille.

Le passé saute au visage de  l’auteur avec les cris et les larmes de sa mère, ses éloignements dans des « maison de repos », les jugements hâtifs de certains, notamment dans la famille paternelle : « la dépression est une maladie de riches », « il suffit d’un peu de volonté pour s’en sortir »

Autant  d’épisodes douloureux, qui aujourd’hui devant ce notaire patelin lui font se poser la question de la donation : que lui lègue-t-on exactement : un bien, la maison d’enfance ou des gènes défaillants ? Et avec eux la peur de la transmission  de la maladie à ses propre enfants, puisqu’elle se doute bien que sa sœur et elle-même sont également atteints par le mal. Alors faut-il comme Kierkegaard renoncer à avoir une descendance pour stopper la malédiction familiale ?

Lors de ce rendez-vous formel où elle n’hérite d’ailleurs de rien le jour même, puisque qu’elle ne « jouit » que de la « nue propriété» (il serait d’ailleurs intéressant de faire une étude sur les mots ambigus du notariat), elle réussit à pardonner à sa mère d’avoir eu trop de dons, dont celui « remarquable de bousiller nos vies à tous les quatre », à ne voir dans cet acte notarié qu’un acte de paix.

L’auteur, journaliste au monde réussit dans ce court et dense roman à poser les vraies questions : que se joue-t-il entre parents et enfants ? Les seconds doivent la vie aux premiers, c’est entendu, mais faut-il pour cela les en remercier ? 

Certainement pas,  répond Florence Noiville en filigrane .Il faut assumer l’histoire familiale telle qu’elle est, accepter d’en faire partie, même à son corps défendant. Ou ne retenir des épreuves vécues en famille que cette belle formule : « le bonheur parfait : accepter qu’il n’existe pas »


Florence Noiville

La Donation

Editions Stock, 138p.

Brigit Bontour