Patrick Modiano

Dans le café de la jeunesse perdue

Gallimard, 148p

par Brigit Bontour

UN GOUT D’ETERNITE REVEUSE.

Dans le café de la jeunesse perdue, comme dans tous les romans de Modiano, il y a Paris et ses quartiers qui n’existent plus, ses bars qui ont fermé et ses fantômes.

Il y a des ombres qui errent, qui ont été et ne sont plus. Louki, une jeune femme, un médecin étrange, un étudiant des Mines, un apprenti écrivain. Tous se retrouvent ou échouent dans un café qui a disparu, proche de l’Odéon. Louki entre toujours par la porte de l’ombre. Comme ses partenaires elle est une femme de l’obscurité, on ne sait rien d’elle sinon qu’elle se tient très droite. Elle lit les Horizons perdus, un livre vague, de ceux qu’on achète sur les quais. Vague comme le sont ses camarades de tablée. Ils boivent beaucoup : « On était sur la rive gauche et la plupart d’entre eux vivaient à l’ombre de la littérature et des arts ». On n’en saura pas beaucoup plus et qu’importe. Ah si ! Louki a été mariée, elle est partie. Les mots d’étrange et de bohème reviennent comme une mélopée poétique. L’étudiant loge dans une chambre rue d’Argentine, « une zone neutre ». Pourquoi neutre ? Il  interpelle un soir d’ivresse un certain Tarride « déclaré absent » dans un journal. Mais Tarride est définitivement absent comme tous ceux qui se cachent au Condé. Dailleurs, caché n’est pas le terme le plus adéquat, ils sont posés là, ont envie d’être ailleurs, mais où ? dans un autre quartier, une époque plus faste, un moi plus brillant ?

Probablement. Et comme toujours, Modiano revient à lui-même, ses fantasmes, ses lieux magiques : la Place blanche, Le Moulin Rouge, la station Bir Hakeim. Qu’importe l’histoire, l’intrigue, seule la mélodie de la mélancolie résonne en sourdine dans ce magnifique roman tout en faux-semblants, en ombres chinoises. Personne n’est à sa place, une menace guette. Les êtres et les villas sont tristes comme les plus beaux chants sont désespérés.

Dans le café de la jeunesse perdue n’est pas un roman autobiographique mais dessine une fois de plus en creux, les contours de la personnalité de l’auteur pour toujours entre deux époques, deux endroits : le Paris des années cinquante et la ville fantasmée, brouillée par le temps et les regrets. Entre ce qui a été et n’est plus, ce qui aurait du être et n’a jamais été.

Décidément, le lecteur ne se sortira jamais de la magie Modiano, peut-être parce que la nostalgie du temps qui passe, le bonheur du temps d’avant sont les valeurs les plus universelles qui soient et ont à voir avec la notion d’éternité dont nul ne peut s’affranchir.

Brigit Bontour