Pension alimentaire

Eric Neuhoff

Albin Michel 134p

par Brigit Bontour

UN SALAUD PRESQUE SYMPATHIQUE

Le narrateur, un éditeur très parisien vient de divorcer. Ca fait mal, très mal, d’autant plus qu’au même moment son père s’en va après « une longue maladie ». Il ne verra plus ses enfants que trop rarement, ne communiquera plus avec sa femme que par textos violents.

Dans son malheur, il a pourtant un compagnon d’infortune Pierre Maurin, un ancien voisin, publicitaire : « Monsieur vingt briques par mois », aussi vulgaire que méprisable. 

Bien sûr en temps normal le premier n’aurait pas fait du second son presque alter ego, mais il y a des  moments où on « est en exil de soi-même ». On baisse le curseur de ses fréquentations et on sort avec un obsédé sexuel inculte, ivrogne qui en prime nous grille dans les soirées et restaurants élégants de Paris où tout le monde nous connaît.

Mais le pire est à venir, car le narrateur, « ce père en RTT », ce cinquantenaire en crise pour qui « A partir d’un certain âge, quand on va à un enterrement, c’est comme si on visitait un appartement témoin » va découvrir que Pierre, le « Seigneur des bars à putes » qui se vante de baiser  toujours sans préservatifs est celui qui l’a remplacé auprès de son ex femme. Le coup est rude, mais purement insoutenable, l’idée que « ce frelaté » élève aussi en partie ses deux jeunes fils, les  pousse à lui mentir. Il s’interroge : « est-ce qu’il va leur offrir une pute pour leur anniversaire ? ».

Par petites touches quasi minimalistes, des phrases courtes, des métaphores brillantes, le narrateur sur qui l’on ne sait pas grand-chose, sinon qu’il n’est pas dans son assiette a l’idée étrange de faire le portrait de celui qui lui a piqué sa femme, mais surtout de réussir à le peindre en un salaud presque sympathique. Quelqu’un qui forcément cache un mystère, une fêlure. Lesquels, on ne le saura pas mais un être humain ne peut à priori ne peut être aussi détestable et en même temps attachant.  Car il est touchant ce frimeur ivre mort qui hurle  « Pauvre couille » en boucle à un dîner réunissant cinéaste et académicien ! C’est cette ambiguïté qui fait tout le charme du livre de Neuhoff. Nul ne peut dire si son héros porte les séquelles d’une enfance blessée ou s’il est un manipulateur né. Mais dans ce monde où l’on fréquente le bar à eau de chez Colette, où les fauteuils sont signées Eames, l’apparition de ce nouveau riche à rouflaquettes, roulant dans une Jaguar vert pâle ne manque pas de mordant.

Critique parue dans le Magazine des livres  n°6

Brigit Bontour