Mazarine Pingeot

Le Cimetière des poupées

Julliard

par Brigit Bontour

MALENCONTREUSE  RUPTURE DE LA CHAINE DU FROID.

Il semblerait que Mazarine Pingeot ne se remette jamais de son enfance et que de proie des paparazzis et autres maîtres chanteurs, elle soit devenue  Diane chasseresse et excelle à son tour dans le voyeurisme le plus pervers.

Dans le Cimetière des poupées,  elle imagine l’histoire d’une mère infanticide qui de sa prison écrit une longue lettre à son mari pour se justifier, expliquer l’échec de leur couple. Soit.

L’infanticide est un crime vieux  comme le monde et tout romancier a le droit d’en faire le thème d’un livre. Mais l’infortunée Mazarine a le malheur d’employer fortuitement le mot de congélateur, meuble dans lequel la mère a placé son nouveau né ou nouveau mort, comme on voudra.

Elle aurait pu choisir les mots pot de fleur ou armoire normande, sa liberté de romancière le lui permettait mais non. En ouvrant son dictionnaire, elle est tombée pile sur la lettre C et dans les C sur congélateur.

C’est vraiment manquer de chance, car un procès concernant des bébés, présumés tués et congelés par leur mère va justement bientôt avoir lieu.

Naturellement Mazarine Pingeot l’ignorait et dans un magazine affirme être tombée de l’armoire – pourquoi pas d’un réfrigérateur avec tiroirs congélation ?- lorsqu’une certaine famille Courjault dont le patronyme ne dit évidemment rien à personne s’est estimée choquée par un tel récit dans lequel elle crut reconnaître des faits douloureusement familiers.

C’est vrai qu’il faut beaucoup d’imagination pour relier les deux affaires et que les Courjault doivent être d’une extrême susceptibilité pour avoir osé faire le rapprochement. Entre l’épreuve qu’ils vivent et le Cimetière des poupées, il n’y a finalement que peu de coïncidences : juste un couple avec deux petits garçons –on ose espérer que leurs prénoms Gustave et Lucien dans le roman ont été changés- un déni de grossesse, un meurtre de nouveau-né, le funeste congélateur et la prison pour la mère. Trois fois rien ! D’abord Véronique Courjault est accusée d’avoir tué trois bébés, l’héroïne de Mazarine un seul. Et puis l’histoire se passe dans le milieu de l’édition à Paris, loin de Séoul. Les mauvaises langues parisiennes en sont pour leurs frais d’avoir mis en doute la parole de l’auteur.

Pourtant, à lire le Cimetière des poupées le lecteur a la désagréable impression de voir une photo volée particulièrement sale. Les visages des protagonistes du fait divers semblent s’ajouter en surimpression aux personnages du roman. Le mari de la fiction que l’on assimile malgré soi à  au conjoint resté en liberté est égoïste, manipulateur, limite violent. Sa femme est terrorisée lorsqu’il rentre le soir, lui cache le fait que le premier mot prononcé par leur enfant est celui de maman. Elle a peur qu’il se fâche. Il se fâche, il est un monstre. Quant à la belle-mère  qui doit maintenant s’occuper des enfants puisque leur mère est en prison, elle est décrite comme « une vieille bourgeoise bigote, mais pas une mauvaise femme ». Mais dans toute famille il y a une belle-mère qui peut même aller à la messe. Pas de quoi s’en offusquer là encore  et de faire des rapprochements incongrus.

Mais le pire dans ce livre est sans doute qu’il est plutôt bien écrit, que Mazarine Pingeot dépeint avec talent  la dérive d’un couple, le désir compulsif d’une mère de protéger son

enfant de la cruauté de la vie en le gardant pour elle, près d’elle après l’avoir tué.

Bien sûr on pense au « Sublime, forcément sublime » de Marguerite Duras qui elle s’était heureusement abstenue d’écrire un roman sur l’affaire Villemin. Mazarine est un bon écrivain  et n’a absolument pas besoin de remuer la boue, ajouter du malheur au malheur alors qu’elle-même a connu  bien malgré elle des menaces sur la révélation de son existence et aurait du comprendre à posteriori la force des mots, le mal que peuvent faire les approximations, la torture de voir sa propre vie inventée par d’autres.

On ne retient rien des épreuves de son passé dit-on, Mazarine Pingeot, si : le pire avec l’exploitation de l’indiscrétion, de la rumeur, de l’affabulation qui selon elle lui ont tant coûté.

A moins que la promesse de ventes généreuses n’ait des vertus réparatrices : étant la première à s’emparer de ce sujet, la polémique était inévitable et avec elle les lecteurs, dont les plus bas instincts sont à l’honneur.

Brigit Bontour