Alabama Song

Gilles Leroy

Mercure de France 190p.

par Brigit Bontour

LE GACHIS

De Francis Scott Fitzgerald reste une œuvre : peu de livres, mais lesquels ! l’Envers du paradis, Gatsby le magnifique et surtout Tendre est la nuit, LE Chef d’œuvre pourtant mal accueilli à sa sortie. De Zelda, sa femme une image charmante et tragique : jeune fille du sud belle à se damner, excentrique à souhait, vite rattrapée par la folie. Du couple, un chromo : l’hyper célebrité dans le New York des années vingt, la vie fastueuse sur la côte d’azur, les années folles, les plongeons des falaises d’Antibes, les petit déjeuners au Champagne et l’éphémère notoriété mondiale.

Car très vite pour Scott, le Champagne s’est transformé en gin pur à dix heures du matin, le magicien de l’écriture est devenu tâcheron des lettres: pour maintenir leur train de vie fastueux, il fallait lui écrire des dizaines et des dizaines de nouvelles souvent inégales. Pour Zelda, le rêve s’est fissuré aussi  rapidement : artiste dans l’âme, elle décida de devenir danseuse étoile à 28 ans, échoua. Désirant écrire, elle ne put échapper à sa condition de femme d’écrivain et ne réussit pas plus. D’autant que Scott aux abois lui volait ses textes pour les publier sous son nom et maintenir leur train de vie.

Brisé par l’alcool, il mourra à quarante ans à Hollywood, oublié  de tous, noyé dans le gin  et le mépris. Zelda, elle passera les quinze dernières années de sa vie, errant d’asile en asile avant de terminer brûlée vive dans l’incendie d’une une institution de soins avant cinquante ans.

 Alabama song  de Gilles Leroy, en adoptant le point de vue de Zelda reprend la thèse de l’influence désastreuse d’Hemingway nommé Lewis O’ Connor, dans le roman, sur Fitgzerald. Car en effet apparut trop vite dans la vie de ces deux météores, celui qui s’avéra leur mauvais génie. Jeune écrivain inconnu que Scott lança, il dépassa bientôt le maître et  fut pour Zelda la cause essentielle de la destruction de leur couple trop fragile.

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Dès le premier regard, elle et lui se haïssent, elle le définit comme « un gros lard, dont la vantardise l’étouffait, la mythomanie le bouffissait ». Elle comprend très vite qu’il n’avait qu’une envie : « ravir sa gloire à Scott » et qu’elle était « un obstacle, une rivale, un ennemi à ses yeux ».

Et de fait, après leur rencontre, Scott  « l’homme à l’air pas très réel d’un héros d’illustré » aux traits si féminins, aux Jodhpurs vert olive et aux bottes jaune paille « devient vite fasciné par ce cadet si viril qui parle fort, écrit  et boit sec, aime les corridas – ou les matadors, ou leurs couilles- et raconte sa participation à des conflits auxquels Zelda ne croit pas une seconde.

Ce dont elle est sûre en revanche, c’est de son homosexualité cachée et de l’amour que son mari lui porte.

Dans son roman, Gilles Leroy imagine une scène très équivoque entre les deux hommes. A défaut d’être vraie, elle est vraisemblable, l’hypothèse d’une relation amoureuse entre les deux monstres sacrés de la littérature américaine ayant souvent été émise.

Mais de toute façon qu’Hemingway ait ou non précipité leur chute, elle était inéluctable et c’est là tout le talent de  l’auteur que de démontrer comment Scott et Zelda, ces deux jumeaux trop frêles, à la ressemblance physique ahurissante étaient  dès leur rencontre improbable incapables de s’épauler . Qu’au contraire, ils lutteraient sur le même terrain, celui de la célébrité, de l’admiration et s’annuleraient, s’anéantiraient.  Finiraient par se voler, l’admiration de leurs semblables, leurs écrits, leur lucidité, et leur amour solaire.

Nés pour la fête et l’admiration, ils ne comprirent pas « qu’écrire,  c’est passer tout de suite aux choses sérieuses, l’enfer direct, le gril continu ». Ou peut-être Scott finit-il par s’en rendre compte, mais trop tard comme dans certaines de ses poignantes nouvelles comme Retour à Babylone, peut-être l’un de ses plus beaux textes. Mais alors il était déjà, un homme fini, loin dans le passé alors que Zelda avait sombré dans un enfer capitonné, tous ses espoirs enfuis avec sa raison.  

Car la jeune débutante qui à dix huit ans faisait tourner la tête de tous les héritiers de L’Alabama  avait elle aussi une sensibilité artistique exacerbée mais n’avait pas imaginé que s’enfuir avec le beau lieutenant du nord n’était pas un gage de liberté comme elle le croyait. Loin de là. Plus qu’un autre ou autant qu’un autre homme de son époque à l’égo surdimensionné il la cantonna d’abord dans le rôle de top model avant l’heure avec qui l’on aime s’exhiber, et ce malgré leur amour sincère, et plus tard ne la considèrera plus que comme une pauvre folle dont les soins le ruinaient. Jamais il ne lui laissa la moindre chance de s’émanciper, en lui donnant par exemple une recommandation auprès d’un éditeur comme il le fit avec Hemingway. Elle était sa chose, sa jumelle, pas son alter ego.

L’Envers de la légende des Fitzgerald a beau être connue, avoir été longuement analysée par des exégètes, Gilles Leroy signe en donnant la parole à Zelda souvent considérée comme le talon d’Achille de son mari, la cause de son naufrage, un roman bouleversant, superbement écrit  au goût d’illusions perdues, de naufrage annoncé.

A lire pour mieux comprendre les relations ambiguës qu’entretenaient Francis Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway « Paris est une fête » de Hemingway et pour apprécier le talent désenchanté, désespéré de Fitzgerald deux nouvelles tardives  assez peu connues : « retour à Babylone » et « Premier mai ».

Critique parue dans le Magazine des livres n° 6

 

Brigit Bontour