DOUCEUR A L'ARSENIC

Elisabeth Quin
La peau dure
Grasset
208 pages
17 euros

par Brigit Bontour


Pour son premier et trop court roman, Elizabeth Quin frappe très fort : amour, trahison, malheur relatif et largement provoqué. Larmes de crocodile. On en redemande.

Au début tout va bien entre Gustave dit " Gu " et Catherine " Kéké ". Gu aime Catherine qui aime Gustave. Belle rencontre romantique dans le métro puis amour, puis mariage puis première félonie de l'épouse restée modèle durant quelques mois. (J + 270 exactement, ce qui ne fait même pas un an de mariage)
Certes elle ne trompe pas pour le plaisir. Ce serait beaucoup trop facile pour une jeune femme qui toute sa vie a tenu à faire échouer tout ce qui lui était précieux.
Son meilleur ami la prévient : " on est dans la névrose de petite fille mal lavée ou dans le bovarysme aggravé ? " Mais rien n'y fait. Elle continue, coupable tellement innocente.
C'est grave docteur ? assez oui, puisqu'elle avoue " qu'il fallait que Gustave me dise non pour que j'ai envie de lui dire oui. "
Mais quand Gustave s'aperçoit de son infortune au retour d'un voyage magique en Finlande et dit non, c'est vraiment non, il n'y a pas à y revenir.
Le séjour avait pourtant été fabuleux, sentimental jusqu'à l'outrance comme leur rencontre quinze mois plus tôt : "la neige et le ciel avaient échangé leurs couleurs ", " une ampoule trempée dans un verre de lait figurait la lune ".
Le lecteur se trouve brièvement désorienté dans un rebondissement à la Barbara Cartland.

Mais Kéké se reprend immédiatement de façon involontaire, et la rupture va être d'une brûlante modernité par tabloïd interposé : Gu tombe sur une photo de sa belle dans les bras d'un compositeur connu. Floue la photo, mais tout de même, ça lui fait un choc !
Et malgré toute sa compassion : " tu vas m'exhumer un traumatisme de ton passé qui va me rendre très compréhensif, très compatissant, très con tout court ", Gu montre le chemin de la porte à l'infâme qui n'en revient pas, mais comprend qu'elle a perdu en se traitant de " merde dans un corps soyeux ".
Alors elle va tout tenter pour reconquérir l'homme meurtri : elle passe des annonces dans Libération : celle-ci par exemple : " sais-tu combien il faut de psychanalystes pour changer une ampoule ? parfois un seul suffit, mais il faut qu'elle ait vraiment envie de changer. "



Rien n'y fait, elle ne parvient qu'à devenir la risée de leurs amis lecteurs de Libé qui la reconnaissent.
Ainsi va la vie de Catherine plutôt très mal puisqu'en exergue d'un chapitre elle cite un proverbe Chinois : " si la pierre tombe sur l'œuf, malheur à l'œuf. Si l'œuf tombe sur la pierre, malheur à l'oeuf ". Bref résumé de son existence sans Gu qu'elle revoit pourtant mais ne retient pas. L'imagination ne lui fait pas défaut pour le reconquérir mais un jouet cassé est définitivement fracassé. En général les enfants l'apprennent bien avant 35 ans, l'âge de Catherine qui ne se remettra pas de cet acte de vandalisme sur son amour.

Quelque part l'auteur note : " l'automne 2002 fut adorable ", et sans jouer les madame Irma, c'est tout le mal qu'on lui souhaite, tant son livre est maîtrisé, ciselé, épuré. Rien n'est superflu et surtout pas l'humour
Immense, présent à chaque page d'une histoire qui n'aurait pu être qu'un mélo très banal écrit par une star de la télé: je t'aime, je te trompe, tu ne m'aimes plus.
Or il est évident qu'Elisabeth Quin est un écrivain à la finesse désespérée rappelant parfois Edith Wharton.


Brigit Bontour