A l'abri de rien

Olivier Adam

Ed. de l'Olivier

 

par Brigit Bontour


Au bord de la mer du nord, Marie une femme encore jeune, mais dévastée par la vie est au plus mal : elle a perdu son boulot de caissière. Si elle adore ses enfants, elle aime encore son mari, ce qui signifie que la passion est déjà loin derrière eux. Il se rêvait Zidane, il est chauffeur de bus scolaire et encore bien heureux d’avoir un emploi. Elle avait une sœur Clara qui est morte en emportant avec elle, leur rêve commun: celui d’exister un jour, autrement qu’entre les quatre murs d’un pavillon trop semblable à ceux des voisins du lotissement. Elle regrette le temps où elle a connu son homme, quand « ils étaient flambant neufs ». Ce n’est pas tout à fait la misère même si on s’en rapproche.

Le malheur, le vrai, il est là, à un jet de pierre mais pas grand monde ne le voit dans ces fantômes que l’on nomme kosovars, bien qu’il viennent d’Iran, d’Afghanistan ou d’une partie dévastée de l’Afrique.

Depuis la fermeture de Sangatte, ils errent dans les bois, au bord des routes, sans chaussures parfois, s’arrachant eux-mêmes leurs dents quand ils ont trop mal. Ils sont impitoyablement délogés de leurs campements de fortune, renversés par les voitures de l’autoroute en fuyant la police, « s’il ne sortait pas droit de l’enfer, il venait de ses environs immédiats » dira Marie à propos de l’un de ceux qu’elle va découvrir un jour de pluie battante, au hasard d’une roue crevée qu’un de ces parias va lui changer.

Dès lors, rien ne sera plus pareil dans sa vie morne. Avec d’autres bénévoles, elle va tout donner, son temps, son peu d’argent, son énergie retrouvée et manquer de tout perdre : son honneur, sa famille, ses racines.

Son dévouement est à l’aune de sa désespérance d’avoir perdu sa sœur, ses quinze ans, le contrôle de sa vie. La souffrance des Kosovars est comme un écho à son propre désarroi, les soulager est peut-être tenter de se sauver d’elle-même.

Olivier Adam se montre d’une justesse absolue dans ce livre sur le malheur à l’état brut. Le désastre d’avoir perdu l’innocence, d’être née dans un de ces HLM de béton gris au bord de cette mer qui n’en finit pas de se nourrir de la pluie noire qui tombe sans arrêt, glaçant les corps, gelant la sensibilité. Le désespoir d’être parti de chez soi où sont restés les siens qu’on reverra plus qu’à travers les planches d’un cercueil dans le meilleur des cas.

La détresse de ne pouvoir rien faire pour améliorer la condition humaine : Marie est vite rattrapée par la loi, la famille, la voix de la raison.

Olivier Adam n’est ni Flaubert ni Zola, son héroïne n’est pas une madame Bovary limite quart monde, mais son drame est universel : celui de s’être trompée d’existence sans avoir eu le choix d’en essayer une autre. Tout comme ses frères de misère se sont peut-être laissés abuser eux aussi en choisissant l’eldorado européen, plus dur à vivre que leur misère initiale puisqu’il n’y a rien de pire qu’un rêve brisé, sauf peut-être de ne pas rêver du tout.

Qui pourrait les en blâmer ? Ni les lecteurs pour qui ce percutant roman a tout d’un électrochoc, ni ceux qui ont fait de la misère un lacrymae business aussi médiatique que lucratif.

A l’abri de rien vaut toutes les photos des actrices à la bouche mal refaite serrant dans leurs bras les enfants chassés d’une église ou d’un gymnase, tous les reportages complaisants de ces politiques à la retraite ou non se rafistolant une virginité humaniste au Darfour ou ailleurs

Ce livre va au cœur du drame, des drames ; qu’ils touchent les français de souche ou la Tour de Babel des damnés du monde.

 

Brigit Bontour