Frederic Beigbeder

Au secours pardon

Grasset

 

 

 

 

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par Brigit Bontour

UN MIRAGE RUSSE

Sorti de prison, Octave Parango, héros de 99 francs devenu Talent scout est recruté par l’Idéal une grande marque de cosmétiques pour dénicher en Russie, terre de toutes les libertés consuméristes, la jeune fille qui représentera La Femme, l’unique, celle qui représentera trois milliards de femmes et leur donnera envie d’acheter crèmes de jouvence et maquillage.

Ce dur labeur l’amène à sillonner l’ancien empire Soviétique, depuis les quartiers pourris de villes perdues de Sibérie aux fêtes moscovites les plus branchées, les plus folles. Il ne lui est bien sûr pas interdit de « tester » la marchandise. Car pour lui toutes les jeunes filles de quatorze ans sont des objets. « j’ai donné aux hommes du monde entier l’envie de coucher avec des enfants » dit-il. Pourtant ses scrupules sont de courte durée : le pauvre Octave a de la concurrence avec les milliardaires russes qui séduisent les jeunes filles en leur offrant Hummer et diamants et leur ôtent vite le goût de travailler.

Devenu « contrôleur de chérubins », il va se confesser à un pope qu’il a jadis connu à Paris. C’est ce même père Ierokhpromandrit qui lui trouve Léna Doytcheva, quatorze ans dont il tombe immédiatement amoureux. Avec Léna, ils déambulent chastement dans le jardin d’été, à l’endroit où Pouchkine venait lire, visitent l’appartement où Dostoïevski a écrit les « frères Karamazov ». Car le truc d’Octave c’est de connaître et de réciter les grands auteurs russes en pleurant devant les filles qu’il veut séduire. Il sanglote à la demande, au contraire « des garçons russes qui ne pleurent pas sauf au service militaire », et peut donc jouer les romantiques transis d’amour.

Octave est perdu devant une société où le corps de la femme est devenu marchandise, où la quête d’une éternelle jeunesse, le fashisme de la mode –néologisme regroupant les mots fashion et fascisme- la dictature des apparences ont force de loi. Hypnotisé et épouvanté devant un pays où des millionnaires possèdent des datchas avec piscines et pistes de ski.

Mais il est tout aussi déboussolé quand il se penche sur sa propre vie. Avoir quarante ans « l’a rendu fou », ses deux divorces lui font dire qu’il a « grandi dans une famille recomposée avant de décomposer la sienne », bref il se cherche et ne se trouve pas. Pas plus dans l’amour fou qu’il éprouve pour Léna que dans le libertinage.

Comme toujours chez Beigbeder, le lecteur hésite entre répulsion et fascination. Ecœurement devant ces fantasmatiques usines de lait ou de larmes humaines aux propriétés rajeunissantes ou ces « orgies de filles louées », son amitié de circonstance avec Sergueï un oligarque qu’il « aide vaguement à renouveler son cheptel d’orifices ».

Admiration devant ces pages où il célèbre la Russie éternelle, la littérature russe, devant ses aphorismes, ses descriptions rares : « ses paumes méritaient chacune un psaume », « A présent seuls quelques mètres séparent la Pravda de Prada ».

Un monde sombre

Le monde que décrit l’auteur dans ses romans est sombre, de plus en plus grave même avec les années. Ce désespoir sans fond est encore accru dans « Au secours, pardon » avec son analyse du malaise éprouvé par les hommes ayant été élevés par des femmes seules et qui recherchent en vain le même amour chez leurs compagnes ; la description de son enfance, de ses rapports avec ses parents, la difficulté d’être libre.

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Avec enfin, la peinture de l’inquiétant laboratoire libéral qu’est devenue la Russie avec son extrême brutalité, le goût exacerbé des Russes pour toutes les jouissances, la destruction et le remord, Autant d’éléments qui font de Beigbeder un auteur russe à part entière, la violence mis à part.

Une fois de plus, le risque est grand qu’Octave soit confondu avec Beigbeder, que toutes les turpitudes de son héros lui soient attribuées et ce serait dommage, car ce ne sont pas quelques outrances et plaisanteries de potaches qui doivent cacher le réel talent littéraire de l’auteur. Certes il aime les jeunes femmes et la Russie, la littérature en général comme Octave, mais à ce jour, les seuls crimes que Beigbeder commet, contrairement à son alter ego, le sont à l’encontre de sa propre personne : trop de fêtes et de gueules de bois qui lui évitent de voir la réalité en face et l’ampleur de sa tâche : écrire enfin le grand roman que tout le monde attend. Ce sera peut-être le prochain, même si celui-ci avec ses digressions, ses fulgurances et au final sa magie inquiète, touche ceux qui le connaissent déjà mais ne séduira peut-être pas le grand public qui risque de le taxer un peu vite de misogyne, voire pire.


Brigit Bontour