Jay McInerney

La belle vie

Traduit par Agnès Desarthe

Editions de l’Olivier 424p.

 

 

 

 

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par Brigit Bontour

Si la vie de Corrine et Russell Calloway est relativement belle au soir du 10 septembre malgré la défection de dernière minute de Salman Rushie au dîner qu’ils donnent dans leur loft de TriBeCa, elle va vite basculer au matin du 11 septembre dans un abîme de doutes et d’angoisses mortifères.

Leur monde est mort, New York est en état de guerre, bien que les ennemis soient invisibles.

Soudain des voisins fâchés recommencent à se parler, des couples déchirés tentent de se rapprocher. On parle de quitter la ville pour s’installer en banlieue, des anciens traders passent leurs nuits à confectionner des sandwichs pour les sauveteurs de Ground Zéro. C’est lors de ces jours de poussière et d’effroi que Corrine va rencontrer Luke : »c’était à bien des égards une rencontre du jour d’après , une parmi des milliers entre des inconnus sidérés et sinistrés ».

Elle qui formait avec son mari le plus beau couple de New York vingt ans plus tôt ne parle plus beaucoup à son conjoint a quitté son boulot pour élever deux enfants. Pour Luke, c’est à peu près la même chose : sa femme s’étourdit dans des galas de charité et le trompe avec un milliardaire un peu louche. Ses rapports avec sa fille de quatorze ans sont des plus difficiles. Il tente sans succès d’écrire un roman après avoir épuisé les joies du métier de financier de haut vol.

Lorsqu’en ce « mercredi des cendres » Luke émerge des ruines et accepte la bouteille d’eau que Corrine lui tend, il a l’impression de se trouver en face « d’une apparition angélique planant sur West Broadway ».

Les deux héros encore brillants mais cabossés, revenus de tout vont tomber amoureux comme deux adolescents avec une fraîcheur et une violence qu’aucun d’eux n’avait encore éprouvé. Ils s’aiment avec la force de deux naufragés. Ils vont, c’est décidé se construire une autre vie, un autre monde où tout est possible, sauf que la force des habitudes est immense, que leur ancienne vie « où l’on n’est riche que si l’on possède un jet privé » n’est peut-être pas si moribonde que les apparences veulent bien le montrer.

Bientôt le poste de secours ferme, les galas de charité reprennent, Noël arrive avec son traditionnel ballet Casse Noisette et la vie familiale peut être insatisfaisante mais bien réelle repart de plus belle.

Dans ce roman brillant, Jay McInerney reprend les deux héros de Trente ans et des poussières, publié en 1993. Avec le temps ses personnages ont mûri, la fête est finie, ils se connaissent, ont fait l’expérience de la parentalité, découvrent maintenant un avant goût de la fin du monde. Des amis à eux sont restés prisonniers à jamais des tours, Russell a vu tomber des corps, assez près pour distinguer les hommes des femmes, Luke a surpris sa fille en situation scabreuse.

L’auteur analyse en finesse et avec une certaine cruauté la répercussion sur leur microcosme d’un événement qui aurait pu être crucial et ne change finalement pas grand chose une fois l’onde de choc passée à leur vie de grand bourgeois gâtés. Ceux qui en pleine catastrophe s’interrogent sur l’opportunité de s’acheter une deuxième maison de campagne.

Le roman qui passe du 10 septembre au soir au 12 au matin n’est pas celui du onze septembre, il est celui de la résurrection du désir et de l’amour comme une jolie parenthèse, celui aussi de la réapparition d’un très grand écrivain que l’on croyait un peu assoupi, éclipsé par l’autre géant des lettres américaines Brett Easton Ellis.


Brigit Bontour