LA PRINCESSE DE MANTOUE ENTRE BAROQUE ET MINIMALISME

Marie Ferranti
La princesse de Mantoue
Gallimard 103 pages
12 euros

par Brigit Bontour


Ecrire une flamboyante histoire de la Renaissance avec une économie de mots propre au XXIème siècle est la fascinante réussite de Marie Ferranti.

La princesse de Mantoue est un fastueux roman, luxueux de simplicité et de violence contenue, maîtrisée. De classicisme pur.
Barbara de Brandebourg dont Marie Ferranti nous conte l'histoire est une femme du quinzième siècle dont on sait apparemment peu de choses, sinon qu'elle fut l'épouse de Louis de Gonzague que les non-spécialistes ne connaissent pas beaucoup plus.
Mais l'auteur, avec son sens de la nuance et de la retenue à la limite du minimalisme va donner vie à cette inconnue, en inventant de toutes pièces une correspondance avec une cousine, une autre entre le peintre Mantegna et Bellini.
Et c'est là le tour de force inouï de Marie Ferranti : faire vivre cette princesse aux yeux des lecteurs avec une totale vraissemblance. Elle décrit toutes les horreurs des femmes de son temps : le viol de sa nuit de noces, qu'elle trouve " normal ".La naissance de neuf enfants dont sa hantise sera qu'ils deviennent bossus comme leur grand mère. Le décès d'une de ses filles refusée en mariage et se laissant mourir à cause de cette disgrâce. La haine d'une autre de ses filles, Paola qu'elle n'aidera en rien. Envers qui elle se montrera même en dessous de tout : puisque dit-elle : " je n'aspire qu'à la tranquillité de l'âme, qui ne s'embarrasse de rien ".
Expédiant en une phrase lapidaire la vie de martyre d'une très jeune fille mariée à un monstre.
Et autour de cette vie fastueuse et encore si rustre à bien des égards de la Renaissance, irradie la création d'Andréa Mantegna. Création divine et intéressée, puisque son chef d'œuvre la Camera degli sposi (la chambre des époux) avait pour but de faire parvenir Franscesco l'un des fils à la papauté. " ces peintures dit Barbara, le serviront mieux que des ambassadeurs zélés ". Il ne parviendra pas à être pape, mais là aurait pourtant été le triomphe de la femme du quinzième siècle, sans aucune comparaison avec le bonheur de ses filles.
Et si les vanités humaines ne sont plus, la Camera a traversé les siècles.
Triomphe absolu de cet art qui déjà rythmait les vies, les allégeait et les conditionnait. La peinture comme un opéra, un vertige. Frisson de la Renaissance et des débuts de la perspective et de l'humanisme.

Et au bout du livre, la conscience floue du lecteur : qui a existé, qu'est ce qui est vrai, ne l'est pas, en dehors de l'ineffable sagesse de Barbara ? : " il me semble inutile de chercher à éteindre une passion qui s'étouffera d'elle-même, si on ne l'attise pas par des obstacles ".
Naturellement, les érudits sauront discerner le vrai du faux dans cette vie,
mais quel bonheur pour les autres de se perdre en conjectures. De se plonger dans une encyclopédie afin de mettre à nouveau en place Andréa Mantegna et la cour des Gonzague, l'Italie du seizième siècle et la vacuité de la vie.


Et pour tous le choc de cette figure de femme si violente et si brève.
D'autant plus que l'auteur attend la dernière page pour révéler plus ou moins qui fut ou ne fut pas la princesse de Mantoue.

Brigit Bontour