Cinquante ans passés

Jean-Marc Roberts

Grasset 104p.

 

 

 

par Brigit Bontour

TRENTE ANS DEJA.

Plus les années passent et plus Jean-Marc Roberts va à l’essentiel. Au tout début de sa carrière il écrivait bref, dorénavant il cherche l’épure, l’élégance : les mots tombent droit sur la page sans effet littéraire, ni formule superflue.

Dans Cinquante ans passés, trois anciens copains du lycée Carnot se retrouvent trente cinq ans après pour fêter l’anniversaire surprise d’un quatrième, Gavotti qui ne faisait pas vraiment partie de leur bande et qu’ils n’ont jamais revu.

L’idée est si saugrenue, qu’à la hauteur d’Enghien où se déroule la fête, ils décident d’un commun accord d’aller plutôt prendre le petit déjeuner à Londres. Les voilà donc partis pour Calais. Mais à leur arrivée les ferries sont tous partis, ils n’iront jamais à Londres, et fêteront leurs improbables retrouvailles jusque tard dans la nuit dans un pub enfumé de la ville avant de s’écrouler dans un hôtel banal.

Les trois ont plus ou moins réussi dans la vie : Jean-Louis est notaire, le narrateur est éditeur et écrivain, le dernier Richard ex chanteur d’une éphémère carrière. Tous ont divorcé, se sont plus ou moins remariés, prennent des cachets pour dormir, « ont consulté », n’ont pas épousé les femmes qu’ils auraient du, bref n’ont pas eu l’existence qu’ils se rêvaient. Pour Richard c’est plus grave que pour les autres : il a fait des séjours à l’HP et vraiment pas grand chose de sa vie.

Leur voyage dans la confortable Mercedes de Jean-Louis est une ballade dans le passé, un pur prétexte pour remonter le temps en écoutant en boucle les tubes des années 70 : « «Honesty » de Billy Joël, « Broken English » de Marianne Faithfull les » Elucubrations » d’Antoine. Très vite ils se retrouvent à l’époque où selon la belle formule de l’auteur : « je débutais dans l’édition, Jean-Louis avait fini son droit et Richard sa carrière », où au drugstore de l’Etoile, deux filles leur avaient joué « un tour splendide », où une certaine Marie-Noëlle Redon avait été « la plus longue fiancée du narrateur », trois mois environ et un avortement.

En cette ère lointaine, « quand on n’avait encore perdu personne », que Teddy Vrigneau l’un des frères ennemis n’avait pas encore disparu, que Michel Berger était déjà le Prince des villes, la vie était insouciante, elle ne l’est plus depuis longtemps, et le lendemain matin après leur soirée mélancolique et alcoolisée, ils rebrousseront chemin en direction de Paris sans « trouver le moyen de se dire grand chose « .

Sans doute ne devrait-on jamais organiser d’anniversaire surprise, chercher à revivre le passé, revoir les gens qui ont compté jadis, mais pour Jean-Marc Roberts la tentation de la nostalgie a une fois de plus été la plus forte. Comme dans ses précédents livres, « une petite femme », « mon père américain », les thèmes de prédilection réapparaissent, les failles affleurent : l’absence du père, l’excentricité de la mère, la description en peu de phrases, du dix septième arrondissement du Paris d’autrefois. Il y a trente ans, Roberts était parfois comparé à Modiano. Il y a dans Cinquante ans passés, ce livre intense et bref une petite musique insistante qui relie à nouveau les deux écrivains par un presque invisible mais tenace fil rouge.

 

Brigit Bontour