Stéphane Fière

La promesse de Shanghai

Editions Bleu de Chine, 330 p.

par Brigit Bontour

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Fu Zhanxin est un jeune mingong de vingt ans, un paysan déraciné qui tente de survivre à Shanghai la grande ville où tout se transforme si vite : les immeubles qui sortent de terre, l’enrichissement de certains et la chute des autres mais le jeune homme ne peut échouer car il fait partie de la classe sociale la plus déshéritée : les hommes de la terre expropriés par une décision arbitraire du parti. Il ne peut donc que s’enrichir, rester un paria ou mourir. Par chance, habileté, beaucoup de travail et encore plus de trafics en tous genres il va très vite parvenir à s’extraire da la misère la plus noire pour devenir sinon un nanti, du moins pouvoir manger, louer un appartement, posséder un lit et un vélo.

Arrivé avec son père après le suicide de sa mère à la gare de Shanghai, ils sont tous deux employés au bout de quelques jours sur l’un des nombreux chantiers qui construisent « du faux ancien sur du vrai pourri ». En clair démolir des maisons anciennes en bâtissant le plus vite possible et en dépit de toute loi sociale ou architecturale des maisons flambant neuves. Les conditions de travail sont moyenâgeuses pour les mingong,  marchandise trop pléthorique pour avoir la moindre valeur : aucun contrat de travail n’est signé, leurs papiers sont faux, pas une heure de maladie ou d’absence n’est permise. Mais même l’incertitude d’être un jour payés ne découragent ces esclaves. Celui qui tombe et se tue d’un échafaudage de bambou ou n’est pas à l’heure est remplacé sur-le-champ, sans états d’âme ni éloge funèbre : des milliers d’autres sont à l’affût. Travaillant 18 heures par jour de façon harassante, Fu Zhanxin parvient en peu de temps à manger à sa faim.  Puis sa rencontre avec Aiguo la jolie et ambitieuse marchande ambulante va précipiter son ascension sociale. Quittant son chantier pour cumuler les emplois de maître nageur, et de barman, tandis qu’Aiguo travaille dans un bar karaoké et tient le vestiaire d’un restaurant le soir, il va parvenir à une certaine aisance non sans laisser ses illusions en route : son père meurt dans un accident du travail tandis qu'Aiguo lui réserve une surprise terrible, bien qu’annoncée.

Le premier roman de Stéphane Fière un Français qui vit dans le monde chinois depuis vingt ans est remarquable car il est le premier à s’intéresser aux mingong. Son héros bien qu’avide, voire franchement malhonnête selon les critères occidentaux, mais ni plus ni moins que ses compagnons d’infortune est pourtant profondément humain. Attachant et naïf lorsqu’il affiche sa solidarité avec des camarades moins heureux que lui, ou son amour sincère pour sa compagne dans un contexte où l’amour tarifé est la règle.

Le Shanghai de Stéphane Fière est stupéfiant et l’envers du décor qu’il décrit, à des années lumière du grand miracle économique acclamé partout. La corruption est le passage obligé de toute réussite si minime soit elle, la vie humaine ne vaut rien, le pays se construit sur les cadavres des mingong.

Les chinois habitués depuis toujours aux cataclysmes, tremblements de terre, famines, révoltes sanglantes, décisions arbitraires des empereurs ou du parti communiste vivent cette étape de leur développement avec fatalisme, persuadés que c’est le prix à payer pour que leur pays reprenne la place qui est lui est due : la première au monde.

Il fallait pour découvrir cette face cachée de la Chine qu’un « ami étranger » immergé dans la culture et la vie Shangaienne s’intéresse à ces mingong qui contribuent à la reconquête de la suprématie chinoise dans un roman enlevé, aux dialogues nerveux, plein d’humour et d’énergie. Un livre qui s’il n’est ni un reportage ni une enquête nous apprend beaucoup sur ce pays, sujet de tant de fantasmes.

 

Brigit Bontour