Cavalier seul

Jérôme Garcin

Gallimard 278p. 18€

par Brigit Bontour

 

UNE FIEVRE DE CHEVAL

Jérôme Garçin est amoureux d’Eaubac, son cheval, son « buveur de vent » et à travers sa passion fait partager sa fièvre à tous ceux qui, cavaliers ou non ont l’amour de l’art équestre. Dans « Cavalier seul journal équestre », l’auteur narre au quotidien les deux dernières années qu’il a vécues en symbiose avec son cheval à « l’œil de biche, au col de cygne et au poil de fauve ». Deux années seulement avant une retraite dorée passée au pré à manger l’herbe normande car à treize ans seulement, Eaubac souffre d’arthrose et continuer à le monter lui ferait souffrir le martyre. Son cavalier doit abandonner son rêve de faire de son cheval de selle qu’il a depuis les quatre ans de l’animal un cheval de dressage et profite de ses derniers moments de promenades, de galops, de l’intimité folle de leurs deux corps soudés par la vitesse dans des galops effrénés sur la plage de Deauville à six heures du matin ou les chemins du pays d’Auge, remarquablement décrits.
L’entente entre l’homme et l’équidé est si intense qu’il note de retour à Paris le manque physique qu’il éprouve à ne pas monter, comme un désir sexuel non assouvi. Car s’il est un cavalier hors pair, Jérôme Garçin est avant tout un écrivain qui prend prétexte de son journal pour évoquer ses rencontres ou ses souvenirs dans la confrérie des hommes et femmes de chevaux, fort nombreux dans le milieu artistique et littéraire : Jean Rochefort, Maxime Leforestier, Guillaume Canet, Marc Dugain, Françoise Sagan. Sans oublier Bartabas, Nuno Oliveira, ou des personnalités moins connues mais inoubliables comme Sylvain Paillete, né cul de jatte mais champion paralympique de nage papillon, qui laissant ses prothèses au vestiaire émerveille le public par son assiette idéale. Faisant passer l’émotion, le courage et les larmes omniprésents dans ce livre loin devant son savoir-faire et son élégance.
Ainsi entre de nombreux voyages à Saumur, où l’écuyer en chef est appelé grand dieu, il rend visite à Julien Gracq, raconte son enfance en Normandie, sa folie pour la lecture aussi forte et démesurée que celle des chevaux, son étonnement devant toutes les jeunes filles qui le remercient de partager et de faire connaître leur amour du cheval, avant de toujours revenir en fin de semaine vers Eaubac, un peu penaud de l’avoir laissé pour son travail comme un amant qui aurait trompé sa maîtresse.
Dans son livre Jérôme Garçin touche et émeut d’abord par la véritable histoire d’amour qu’il vit avec Eaubac mais aussi parce que le cheval est un langage universel : toutes les civilisations ont eu et ont encore leurs cavaliers, toutes s’en sont servies et s’en servent encore pour la guerre, le travail ou le plaisir et pour ceux qui n’ont jamais pratiqué, combien d’enfances ont été bercées sur tous les continents d’histoires fabuleuses peuplées de chevaux ailés ou de livres de la bibliothèque verte où mon amie Flicka côtoyait l’Etalon noir ?
A l’exact opposé du loup, noir génie des contes et de l’inconscient populaire, le cheval est le symbole de la liberté, de l’élégance, de la douceur alliée à la force. Si, quand il laisse Eaubac au pré, l’écrivain contemple treize ans de sa vie, et ce qui restait de sa jeunesse s’enfuir dans son dos au galop, le lecteur voit des réminiscences de sa propre histoire surgir et disparaître à travers des chevaux réels ou fantasmés. Cavalier seul est un des rares récits où, bien que la fin soit connue à l’avance, le narrateur réussit à maintenir le suspens garder le lecteur en haleine lors des dernières promenades, les derniers regards que lui lance son bel athlète inquiet, son « cheval distingué, un peu gourmé » qui a déjà compris bien avant lui que leur histoire était terminée.

Jérôme Garçin, critique littéraire et animateur du « Masque et la plume » avait déjà confié sa passion pour l’art de l’équitation dans Chute de cheval, et Bartabas roman.

Brigit Bontour