Bret Easton Ellis
Lunar park

Robert Laffont 20 euros

par Brigit Bontour

Sans doute Bret Easton Ellis a-t-il tout connu trop tôt : le talent, le succès inouï, l’argent, la drogue, la fréquentation de tout ce qui compte de happy few de par le monde et le scandale. Dans son dernier livre Lunar Park, il se joue de cet aspect en se mettant en scène lui-même, en adoptant son propre nom et en racontant sa vraie fausse autobiographie sans la moindre complaisance.
La pire façon de lire ce livre serait d’en chercher les clés : il y en a tellement, autant de fausses que de vraies qu’elles s’autodétruisent d’elles-mêmes. Bien sur il y a le père détesté, qui lui lègue ses costumes Armani trop grands avec l’entrejambe taché de sang à la suite d’une élongation du pénis ratée. Il y a ces séances de dédicaces annulées parce qu’il était impossible de trouver un dealer dans la ville où elles devaient avoir lieu. Il y a son amitié avec Jay Mc Innernney, son désir de trouver le calme en épousant la mère de son fils et de vivre dans une calme banlieue pour riches paumés. Et puis surtout il y a la maison qui tout à coup déraille presque autant que les personnages : la moquette qui change de couleur et se met à pousser, les meubles qui bougent durant la nuit, un étrange exorciste appelé en renfort, le chien (un paisible labrador) qui hait l’auteur et finit atrocement sodomisé par le doudou de sa belle fille, une peluche devenue folle.
Les personnages de ses livres, Patrick Bateman en tête, le héros d’Amerian psycho sortent du domaine de la fiction pour pourrir la vie du narrateur et de ses proches : le fantôme du père hante sa villa ; Le rire, la peur, l’autodérision, la folie des êtres et des choses sont plus que jamais présents chez Bret Easton Ellis : quand il dit exorciser la violence de la société américaine en ayant écrit American psycho ; décrit avec une précision implacable les enfants américains addicts à toutes sortes de médicaments : lors d’un goûter d’anniversaire, un pédiatre est présent au cas où l’un d’entre eux succomberait à une overdose de Ritaline ou d’autre chose ; regrette ses années de défonce sans pour autant trouver la voix de la sobriété ou quand enfin il tue le père déjà mort en répandant ses cendres dix ans après son décès afin de trouver un improbable salut.
Lunar Park est à coup sur le meilleur roman de l’auteur, le plus profond, le plus drôle. Une œuvre qui a la politesse du désespoir, la violence du talent à l’état sauvage, peut-être parce que sans l’avouer l’auteur parvient enfin à travers tant de circonlocutions à parler de lui-même sans être ennuyeux un seul instant mais en éblouissant le lecteur qui sort épouvanté et groggy par un tel souffle romanesque.

Brigit Bontour