Philippe Besson

Un Instant d’abandon

Julliard 213p

 

par Brigit Bontour

 

 

Thomas Shepard revient après avoir purgé une peine de prison à Falmouth, là où « la terre abdique. A la verticale des falaises ». Dans cette triste cité de la pointe de Cornouailles, « où les femmes ça n’est rien », les hommes peu causants, le retour du narrateur est plutôt mal perçu. Quelques années plus tôt, il était parti en mer avec son fils alors qu’une tempête se préparait. Il était rentré seul, sans l’enfant qui s’était noyé. On ne lui a jamais pardonné et on lui fait comprendre explicitement qu’il est un meurtrier d’enfant.

Il ne revient d’ailleurs pas pour chercher le pardon. Juste pour comprendre, pour attendre  quelqu’un peut-être ? on ne sait trop pourquoi Shepard lutte aussi désespérément devant toute une communauté liguée contre lui. Sans doute parce qu’il est innocent, même s’il ne pourra jamais en convaincre les austères villageois de Falmouth. Et puis tout le monde n’est pas son ennemi : il y a Rajiv, l’épicier pakistanais et Betty la serveuse, deux êtres différents eux aussi à qui il se livre. Un peu, assez en tout cas pour que Betty lui propose une vie avec elle, une vie simple, rangée. Mais non, ce ne sera pas possible, ce serait trop commode et l’anti-héros de Philippe Besson ne cherche pas la facilité.

Dans « Un Instant d’abandon », il y a comme dans tous les autres romans de l’auteur, cette part d’inconnu, cet art de permettre à ses personnages d’assumer leur coté sombre, pas forcément sympathique, mais si compréhensible, ces ambiguïtés terribles : «  un jour cela a été clair, quelqu’un devait mourir ». Ainsi résume-t-il la vie impossible qu’il avait avec sa compagne d’alors, qui l’avait trompé. La mort plutôt que le divorce, il y a bien eu un mort, c’est tombé sur l’enfant, mais cela fait-il de son père un meurtrier ?

Les pensées de Tom Shepard sont inavouables : lors de la tempête fatale, il pense que si l’enfant se blesse, il serait vraiment son fils. Et puis non, il rentrera au port sans dégâts « Sans dégâts autres que l’absence de l’enfant ».

C’est évidemment impardonnable de penser à de telles choses : de penser à tous ces mariages qui ne subsistent que parce qu’il y a les enfants. Totalement incorrect. Tout comme il est impensable de bâtir sa vie sur un pressentiment. C’est pourtant ce que fait Tom Sheppard. A-t-il raison ou pas ? là n’est naturellement pas le problème pour lui qui se « méfie de tout ce qui est trop évident, trop lisse.

Le charme tenace de ce roman très âpre, très dur vient justement de cette complexité assumée, de ce chemin de croix délibéré. « Un instant d’abandon » contrairement à son titre se mérite, il faut presque lutter pour apprécier cette austérité, cette bataille du personnage contre lui même, son passé, son avenir si sombre ; mais il est rare qu’un livre aussi fort se laisse apprivoiser immédiatement. C’est le cas, une fois de plus avec Philippe Besson.

 

 

Brigit Bontour