Matthieu Garrigou-Lagrange

Ensuite, avenue d’Auteuil

Albin Michel 247p.

 

par Brigit Bontour

 

Au début du roman de Matthieu Garrigou-Lagrange, Thomas a exactement quinze ans moins dix minutes et selon lui, sa vie est foutue. Perché sur le toit de la maison de la radio, il fait le constat de sa courte existence. Pas brillant le constat : il a un bec de lièvre mal opéré qui fait de lui la risée de son lycée, il est amoureux d’une fille Astrid qui ne veut pas de lui, il a une mère Anne Sylvie quelque peu fantasque, un frère Alban qui a tout ce que lui n’a pas : il est beau branché, entouré de filles et skateur doué. Heureusement il a un ami fidèle Cyprien.

Et même quand on habite le seizième et qu’on a pas de souci d’argent, restent les problèmes existentiels : que faire pour être aimé, ressembler à son frère, comprendre enfin sa mère, supprimer ce maudit bec de lièvre qui lui pourrit la vie ? Il n’en a pas la moindre idée.

Pourtant peu à peu, tout va reprendre sa place dans sa vie, certes très bizarrement mais seul le résultat compte, les moyens importent peu. Là où les médecins ont échoué, une étrange voyante dénichée par Anne Sylvie dans une annonce de magazine, parce qu’elle trouve que »ce n’est pas très agréable de se promener avec un garçon qui n’est pas très joli et de le présenter comme son fils » va le guérir. L’opération dans un appartement sordide fait frémir quand la voyante plante ses instruments désinfectés à l’aide d’un briquet dans la lèvre de l’adolescent, en prononçant des phrases étranges.

Mais ainsi va l’existence de Thomas, qui en déraillant totalement retrouve un semblant de logique :

Son trop beau frère va mourir à la suite d’un jeu stupide à la Jackass, sa mère encore elle, va devenir sa psychanalyste, puisque, comble de l’ironie, elle considère que les tous les psys sont des charlatans et que son fils est fou ! Enfin il va trouver l’amour qu’il n’attendait plus avec quelqu’un qu’il connaît de longue date et n’aurait jamais imaginé tenant ce rôle.

L’auteur de ce premier roman âgé de vingt quatre ans, fait preuve d’une grande justesse et d’une étonnante maturité, en donnant tour à tour la parole à chacun des protagonistes, décrivant les angoisses de Thomas ou de Cyprien, les états d’âme d’une bourgeoise adepte du n’importe quoi, l’activité d’un jeune buraliste qui vend indifféremment cigarettes ou drogues ou encore la vie relativement inepte des jeunes bourgeois de quinze ans.

La scène où Thomas décrit sa propre conception en donnant la parole à sa mère est racontée avec une intuition rare pour un auteur aussi jeune que Matthieu Garrigou-Lagrange. Certes le roman n’a pas vraiment d’histoire, pas d’intrigue, mais recèle une immense sensibilité, un regard étonné à la fois lucide et onirique sur des personnages qui vivent une existence insolite sous le verni de la bonne société : on n’est pas loin parfois d’imaginer que des rites étranges se déroulent à Auteuil.

 

 

Brigit Bontour