Christophe Donner

Bang ! Bang !

Grasset 274p.

par Brigit Bontour

Martine Victoire est à une actrice de cinéma ce qu’un mauvais mousseux est à un Veuve Cliquot : Une de ces méchantes boissons dont un seul verre suffit à vous donner la gueule de bois pour une semaine. Vulgaire, teigneuse, inculte, elle n’a jamais tourné que dans des navets, le sait et faute de mieux en tire une gloire douteuse. Car elle est adulée par le milieu du cinéma, puisqu’elle rapporte beaucoup d’argent au septième art et encore plus de points à l’audimat. Dès qu’elle apparaît sur un plateau de télévision pour parler d’un de ces films, ou de n’importe quoi, ses bordées d’injures, ses grossièretés enchantent le public qui n’attend pas autre chose d’elle. Le nom de pseudo gloire de ce genre vient facilement sous la plume : de loft en ferme en passant par une Académie qui n’a rien de française, il suffit d’allumer la télévision un bref instant pour voir ses alter ego enfoncer les portes ouvertes et débiter des inepties.

Elle a été mariée, a divorcé, s’est remariée avec un journaliste hippique, le narrateur du roman. Pas futé mais très intéressé et plus subtil qu’elle. Le début de l’idylle est superbe : il est beau, a dix ans de moins qu’elle, elle l’emmène dans les plus grands palaces du monde, les dîners mondains. Ils ont ensemble une fille absolument parfaite. Elle a de son côté un fils mineur qui emménage avec un peintre de ses amis. Le problème n’est pas là. Ce qui dérange un peu plus est que ce fils, acteur lui aussi, est terriblement paumé et totalement toxico, à tel point qu’à la suite d’un virus attrapé on ne sait où, un cousin de la famille (chirurgien rassurez-vous) devra l’amputer d’un bras. Quant à son ex mari, il est condamné pour pédophilie sur la personne de la fille de sa nouvelle compagne, une africaine qu’il a arrachée à un bordel lointain.

Et puis la déchéance de Martine finit par tourner au drame. Ne trouvant plus de producteurs même véreux, elle devient animatrice fugitive d’un talk show. Fugitive, car on la voit à peine à l’écran tellement elle est ivre et droguée, mais son fantôme fait encore vendre, alors la boutique du show bizz ne se fermera pas tout de suite sur le zombie qu’elle est devenue, mais ce n’est qu’une question de jours. Elle aura encore le temps de sortir le grand jeu : un suicide raté, avec beaucoup de sang très rouge dans son bel appartement tout blanc donnant sur le Champ de Mars. Pourtant à force d’alcool et de drogues diverses et variées, les lumières s’éteindront définitivement.

Christophe Donner met au service de ce roman une force décapante, un talent d’entomologiste pour dénoncer les travers des gloires minables qui gagnent en un jour ce qu’un salarié gagne en un mois, la vulgarité de ces vedettes qui se croient arrivées parce que leurs films sans intérêt remplissent les salles et dont la notoriété est telle que le spectateur ne demande même plus un ticket pour tel film mais un billet pour tel acteur, sans citer le nom du navet dont il se moque. Martine Victoire n’a rien qui puisse la rattraper un tant soit peu, elle a eu de la chance, l’a saisie et à force de coucheries et de vulgarité a réussi à faire parler d’elle et à gagner beaucoup d’argent avant qu’une autre plus jeune, plus commune si possible arrive sur le marché et la jette aux oubliettes.

Mais il y a aussi dans ce livre une immense poésie avec les personnages des enfants de Martine : sa fille très jeune et incroyablement mûre qui emmène sa mère ivre morte aux studios de télévision où elle doit faire son show pathétique, ou qui en lui demandant pour la dixième fois son chèque de cantine lui sauve la vie en la découvrant lors de son pseudo suicide. Son fils aussi, écorché vif, jeune acteur, idole des ados qui se cherche, se perd et finit par se trouver au prix de terribles épreuves. Et puis le narrateur, spectateur désolé d’un spectacle malsain auquel il aura participé par facilité, hédonisme ou orgueil.

 

 

Brigit Bontour