Moi, Dora Maar

            
de Nicole AVRIL
Editeur: Plon
228 pages
Prix : 18,50 €

ommaire de la rubrique Le coin des livres

par Brigit Bontour


" Après Picasso, il n'y a que dieu " , ou encore " la légende commence, on te croyait un diable, c'est à un Dieu que tous les commentateurs rendent hommage " dit la Dora Maar de Nicole Avril. C'est dire sur quel piédestal cette jeune photographe, égérie des surréalistes avait placé le peintre. Et combien la rupture entre eux sera impossible à accepter, même si elle réussira par la force des choses à transcender leur passion en amour mystique. En passant par la case psychiatrique, l'internement à sainte Anne, les électrochocs et l'analyse avec Lacan. C'est dire si l'après Picasso fut de l'ordre de l'inhumain.
Quand ils se rencontrent au Flore avant la guerre, Dora a vingt six ans, lui presque soixante. Pendant six ans ils vont s'aimer, créer, se déchirer, former le couple d'artistes le plus sublime du vingtième siècle. Avant que " les jupes plissées " ne se remettent à tourner autour du peintre et qu'il la quitte pour une plus jeune et plus fraîche : " le minotaure la dévorerait d'abord avec gourmandise, pour la vomir ensuite à l'heure de la gueule de bois " dit l'héroïne désabusée " Nous voulons toutes un petit morceau de Picasso, mais l'animal est coriace ". 
Les années passées ensemble furent celles de la passion bien sûr, mais aussi du rire et de la création. 
Picasso l'avait incité à reprendre la peinture, abandonnée dix ans plus tôt pour la photo. Ils créerent ensemble des " Picamaar ", œuvres à quatre mains, mais le plus souvent pourtant, Dora photographiait son homme, le regardait créer et leur histoire a quelque-chose d'un sacrifice : la belle femme douée remisée au rang de faire valoir de son génie d'amant, avant de devenir la Femme qui pleure.
Longtemps en effet, elle n'a pas pleuré, mais ils ont ri ensemble : " nos rires dit-elle. Longtemps après, tu diras qu'avec personne, tu n'as ri comme avec moi. Avec personne ".
Certes, mais quel prix à payer ! 
Plus qu'aucune des autres femmes qui ont partagé la vie de Picasso et l'ont inspiré, Dora Maar Dora Maar va participer à son œuvre : tout d'abord lors de l'élaboration de Guernica dont il lui demande de photographier toutes les étapes : " tu entres dans ma tête. Tu montres comment le rêve, plutôt le cauchemar s'incarne dans la réalité de la création ".
Puis tout au long de leur relation où elle le regarde ou l'immortalise en train de peindre. Où lui, prend et intègre dans certaines de ses œuvres, son " Artiste devant sa toile " par exemple le dessin qu'elle avait fait de lui. Terrible et étrange symbiose dont l'un seulement, le plus fort sort vainqueur sans le moindre scrupule, ni le moindre remords !
Et c'est sans doute cette proximité totale qui va empêcher Dora Maar de vivre et d'être reconnue par elle-même après Picasso.

On aimerait voir dans le très beau roman de Nicole Avril une triste histoire de la femme du génie datant d'un autre temps. Impossible de nos jours. Mais malheureusement elle conte un drame furieusement intemporel. 

B Bontour