Le voyage en France :

une improbable rencontre tout en humour

            

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  L'entretien de Brigit Bontour avec Benoît  Duteurtre

par Brigit Bontour

La confrontation inattendue entre un fou d'Amérique et un timbré d'impressionnisme et de culture française va se heurter à une réalité contemporaine inattendue.

Un Français désabusé, un Américain décalé en extase devant le mouvement impressionniste se rencontrent à Paris. Ville d'où le premier ne rêve que de s'échapper, tandis que le second au contraire ne poursuit qu'un seul but : vivre la culture française telle qu'il l'a rêvée à New-York à travers Monet.
Bien sûr, rien ne se passe comme il l'avait imaginé, même si son tout premier contact avec des jeunes de banlieue au Havre, à qui il demande le chemin de la villa de Monet le conforte dans son idée que les Français sont tous des êtres d'un raffinement et d'une érudition et d'un raffinement inouïs: " ces deux êtres frustres " connaissent parfaitement Monet. Mais les deux ados en qui il voit un peu vite " deux experts affublés de casquettes américaines " l'envoient directement dans la ZUP Claude Monet et non pas à l'endroit où vécut le peintre. 
Après d'autres péripéties, il finit pourtant sa première journée en " récapitulant cette journée bizarre dans ce pays tout vibrant de culture, où il n'avait encore rien vu de vraiment beau à part les nuages sur la mer et des souvenirs qui guidaient ses pas " et arrive à Paris.
Tout le roman est bâti sur des malentendus de ce genre : La jeune Ophélie Bohème avec qui il correspondait par mail à New York se révèle être une aspirante comédienne grillée dans tous les cercles culturels. Réduite à postuler aux jeux télévisés les plus ringards. Le jeune séminariste avec qui il se lie d'amitié l'entraîne dans un monastère au cœur d'un " pays qu'il croit épargné par Microsoft " mais a en réalité pour activité principale l'assemblage de composants électroniques très pointus. 
Tandis que son ami est un prêtre gay très attiré par les backs rooms, il se demande s'il a " vraiment traversé l'Atlantique pour découvrir cette misère du sexe ordinaire " et n'arrive pas trouver comme lui " une forme d'eucharistie dans le cul "


Rien n'est plus facile du côté du narrateur rédacteur en chef de Taxi star un " journal " destiné aux taxis dans lequel il ne se voit pas vraiment d'avenir.
Sa belle histoire d'amour pour une jeune vidéaste tourne court après qu'elle l'ait réduit au rang d'amant numéro 1 dans une exposition avant gardiste, et quitté au profit d'un garçon de son âge. Ajoutant ainsi le ridicule au chagrin.
L'Américain en canotier et le Français revenu de tout, sauf peut-être de l'American way of life vont déambuler tranquillement allant de surprises en déceptions sans en être beaucoup plus affectés que cela. Echangeant leurs douces rêveries fantasmées du pays dans lequel ils n'habitent justement pas et se retrouvant finalement ensemble à New York pour admirer " Le jardin à Sainte adresse ".




Le style de Benoît Duteurtre, amoureux des vaches, et de New-York. Critique musical faisant autorité dans le domaine de l'opérette, auteur remarqué des " Malentendus ", ou de " la Gaieté Parisienne ", épingle dans ce roman couronné par le Prix Médicis les travers des Français avec un humour subtil et décapant. Son roman est aussi drôle qu'il est juste et touchant. Ses personnages, de doux allumés loufoques content l'histoire un peu triste des oubliés du monde de l'art d'une part, de ceux qui ne sont pas nés à l'endroit et au moment où il aurait fallu, d'autre part. 
Du moins le croient-ils. Mais ils sont si décalés, si nettement ailleurs que rien n'est moins sûr, et que leur malaise tient évidemment plus à la leur nature profonde de rêveur qu'au siècle dans lequel ils vivent.
A tous les chapitres, une surprise ou un rebondissement attend le lecteur. Certains sont plus drôles ou inattendus que d'autres, mais la narration dérape toujours vers des scènes d'une cocasserie extrême ou au contraire d'une grande justesse, prouvant que Benoît Duteurtre est un écrivain de premier plan. Trop facilement assimilé au cercle des néos réalistes d'un sinistre accompli.

Brigit Bontour