Christian Bobin...

Par Nath

Ce n'est pas pour devenir écrivain qu'on écrit. C'est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour. Quatrième de couverture, La part manquante, Christian Bobin. Christian Bobin ? Jamais entendu parler. Je n'étais d'ailleurs pas entrée dans cette petite librairie toulousaine pour acheter quoi que ce soit, simplement la pluie s'était mise à tomber, la librairie était à quelques mètres, elle me servirait bien de parapluie le temps que passe cet orage d'été. Plus tard, je retrouverais ma voiture au troisième sous-sol du parking, je passerais chercher ma fille à la crèche, je préparerais le repas, enfin vous savez, toutes ces choses qui peuplent la vie et débordent le temps. Mais pour l'heure, il y avait ces énormes gouttes qui vernissaient les trottoirs, et puis ces mots : Ce n'est pas pour devenir écrivain qu'on écrit. C'est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour … Au premier rayon du soleil revenu, j'ai payé le bouquin, je suis allée m'asseoir sur un banc encore mouillé du square tout proche, et je me suis mise à lire.

LA PART MANQUANTE
(…)
Un enfant leur est venu. Il est venu avec la fraîcheur des jardins. Il est venu dans la chambre du sang, comme une phrase emmenée par le soir. Il a poussé dans leurs songes. Il a grandi dans leurs chairs. Il apportait la fatigue, la douceur et la désespérance. Avec l'enfant est venue la fin du couple. Les mauvaises querelles, les soucis. Le sommeil interdit, la pluie fine et grise dans la chambre du couple. C'est le contraire de ce qu'on dit qui est le vrai. C'est toujours ce qui est tu, qui est le vrai. Le couple finit avec l'enfant premier venu. Le couple des amants, la légende du cœur unique. Avec l'enfant commence la solitude des jeunes femmes.
(…)
Les jeunes mères ont affaire avec l'invisible. C'est parce qu'elles ont affaire avec l'invisible que les jeunes mères deviennent invisibles, bonnes à tout, bonnes à rien. L'homme ignore ce qui se passe. C'est même sa fonction, à l'homme, de ne rien voir de l'invisible. Ceux parmi les hommes qui voient quand même en deviennent un peu étranges. Mystiques, poètes ou bien rien.
(…)
Si on devait dessiner l'intelligence, la plus fine fleur de la pensée, on prendrait le visage d'une jeune mère, n'importe laquelle. De même si on devait dire la part souffrante de tout amour, la part manquante, arrachée.


"Jeune mère" sur ce banc, j'étais à la fois amusée, agacée, et fascinée par ce que je lisais : ce livre parlait de moi, je le savais, et pourtant je ne pouvais pas m'y reconnaître. Et puis il n'y avait même pas d'histoire ! Si encore il y avait eu un prénom dans lequel j'aurais pu planquer ce trouble qui m'avait envahie depuis que je lisais ! Elle se serait appelé Juliette ou Sylviane ou Margot, et je lui aurais tout fourgué. Je n'aurais gardé que cette écriture simple et souple. J'aurais pu me retrancher derrière ce qu'on a coutume d'appeler "la littérature". Mais là, c'était impossible. Il s'agissait "des jeunes mères", toutes, n'importe laquelle … moi aussi, donc …
J'ai continué ma lecture.

"Pour s'éprendre d'une femme, il faut qu'il y ait en elle un désert, une absence, quelque chose qui appelle la tourmente, la jouissance. Une zone de vie non entamée dans sa vie, une terre non brûlée, ignorée d'elle-même comme de nous. Perceptible pourtant, immédiatement perceptible."

Ouf ! Sauvée, tout à coup ! Ca ne parle plus de moi, puisque j'ai une vie pleine, puisque je ne suis ni un désert, ni une absence !
Sauvée du moins pour quelques temps, pour le temps de cette époque-là, parce qu'à relire Bobin aujourd'hui, avec tout ce qui a changé dans ma vie depuis ce "premier jour" …

Au chapitre suivant.
Ca commence comme ça, ça commence toujours comme ça, c'est par les livres que ça commence.
(…)
La lecture suscite une absence qui ramène vers cette prime enfance, au bord de cet amour qui à jamais manquera de mots.

Et là je dévore, sans prendre le temps de comprendre ou de digérer, jusqu'aux derniers éclats du livre, jusqu'à sa mort, peut-être.
Le mort se tait pour dire en une seule fois. 
(…)
Il y a très peu de différence entre mourir et écrire.


J'ai glissé le livre dans ma poche. 
La voiture n'avait pas bougé du parking, troisième sous-sol.

Tout cela pour vous dire une chose, une seule : Christian Bobin ne se raconte pas, il se lit, il se "rencontre". Ou plutôt, c'est nous que nous rencontrons quand nous nous laissons aller à le lire. 
Ses mots sont de ceux qui se grappillent au hasard du chemin comme autant de mûres ou de framboises sauvages. On les voit ou on ne les voit pas. On les ramasse ou on ne les ramasse pas. Certains les croqueront sur le bord de la route, d'autres en feront des tartes pour le dîner, d'autres encore des confitures pour l'hiver. 


On a reproché à Bobin de "parler pour ne rien dire".
On l'a parfois trouvé trop "catho" - c'est vrai qu'il aborde l'idée de dieu, et qu'il y a de toutes façons dans son écriture quelque chose qui peut toucher au "divin".
Plutôt que de disserter pendant des heures, je préfère vous offrir quelques-uns de ses fruits sauvages, extraits de Souveraineté du vide (qui est sans doute le livre de Bobin que je préfère).

(…)
La lecture viendrait plus tard, bien plus tard. La nuit convenait mieux, pour lire, la nuit convient mieux, cette égalité enfin établie entre l'obscurité du dedans et l'obscurité du dehors.
(…)
Lisant, non pas pour savoir, non pas pour apprendre, pour accumuler, pour entasser, pour acquérir. Non, rien de tout cela. Lisant bien plutôt pour oublier, pour se déprendre, pour perdre, pour se perdre. Redevenant seul, infiniment seul.
Assez seul pour ne plus l'être jamais.
(…)
Je n'imagine rien. Je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez déjà. Si je vous écris c'est pour ne pas cesser d'écrire, jamais, et c'est pur chant, pure célébration du chant, de cette vibration de l'air contre le tympan du cœur.
(…)
Et je sais que longtemps encore il me faudra tout inventer. Tout : l'air alentour et ce qui est dans l'air, lumière, oiseaux, étoiles ou pluies.
(…)
Je n'écris pas pour maintenir ni pour sauver l'heure qui passe. Je vous écris son passage en moi et ces éclats de toute beauté qui m'en restent, ces brins d'éternité dedans la mort effondrée, entre les pierres de fatigue.

Christian Bobin est un de ces rares auteurs que je garde toujours à portée de main, de larme, de sourire et de plume. Même coincé sur l'étagère entre des centaines d'autres livres, il est là, définitivement là.

Nath


Bio-bibliographie :

Né en 1951 au Creusot, ville qu'il n'a jamais quittée.
Des études de philo.

Il a publié (jusqu'en 95, après je sais pas ;o) :

Editions Gallimard :
La part manquante
La femme à venir
Une petite robe de fête
Le très-bas
L'inespérée
La folle allure
Donne-moi quelque chose qui ne s'use pas
La plus que vive

Editions Fata Morgana :
Souveraineté du vide
Lettres d'or
L'homme du désastre
Eloge du rien
Le colporteur
La vie passante
Un livre inutile

Editions lettres vives :
L'enchantement simple
Le huitième jour de la semaine
L'autre visage
L'éloignement du monde

Editions Paroles d'Aube :
La merveille et l'obscur

Editions Brandes :
Lettre pourpre
Le feu des chambres

Editions Le Temps qu'il fait :
Isabelle Bruges
Quelques jours avec elles
L'épuisement
L'homme qui marche

Extraits d'un entretien accordé au Matricule des Anges, 1994 :


L'écriture est le travail politique par excellence. C'est un travail sur la langue et sur le monde. Donc sur la vérité. Actuellement, il y a un discrédit qui est jeté sur le politique et de façon presque uniforme. C'est dangereux. Les hommes politiques sont malades du langage parce qu'ils ont réponse à tout. Une réponse immédiate à tout. Il n'y a aucune vérité de présence dans leur parole. On le voit avec Sarajevo. L'écrivain, c'est l'inverse de cela. Il parle en son nom propre. Il donne une information sur le monde, irremplaçable, parce que c'est la sienne, à un tel moment, de tel jour, de telle année, de telle seconde.

Quand j'écris, les mots me viennent dans la bouche, avant de venir sur la page. Même en écrivant, je me tiens au bord de l'oral. Un exemple concret, quand j'écris La Part manquante, qui est une icône autour de la mère et de l'enfant, et bien je tourne comme un insensé autour des deux. Autour de la fusion des deux. La rencontre a vraiment eu lieu. L'écriture me vient toujours comme ça, du dehors pas du dedans. C'est le dehors qui me rentre dedans. Comme un train fou.
                                                                                                     Christian Bobin