Sous le signe de l'eau...

La canne de Virginia
de Laurent Sagalovitsch
( Actes Sud )


Hier matin, comme je flemmardais au lit, Jacques a mis entre mes mains inoccupées un bouquin long et mince des Editions Acte Sud. C'était le deuxième roman de Laurent Sagalovitsch, un jeune auteur de trente-trois ans (aujourd'hui). Dès les premières pages, j'ai accroché. Venant de moi, c'est un bon signe. Je me suis tellement gavée de romans, depuis mon adolescence, que je commence à saturer assez vite. Mes préférences vont d'ordinaire aux essais, aux nouvelles et à la poésie. A moins que ce ne soit un effet de l'âge. Peu importe, au fond.

Il n'y a pas à dire, mais Laurent Sagalovitsch sait ficeler un roman. Avec presque rien, trois personnages principaux, il sait tenir son lecteur en haleine. L'un d'entre eux n'est autre que la fascinante et trouble Virginia Woolf. Le romancier nous promène d'un regard à l'autre : le mari, Léonard, dont la tendresse souffre dans son impuissance à redonner goût à la vie à Virginia ; la cuisinière, Louie, qui noie son impuissance à elle dans le cognac. Le médecin traitant de Virginia y va de quelques rapports sur la maladie de sa patiente. De temps à autre, c'est le bord de l'eau qui raconte. La pluie, comme les bombes allemandes, ne cesse de tomber.
Le roman, d'ailleurs, est écrit sous le signe de l'eau : du ruissellement, plutôt. La tendresse, l'attente de l'impossible, les victimes de la guerre, tout cela coûte des larmes. La soupe que prépare Louie pour régaler sa maîtresse colle sa buée aux vitres de la cuisine. L'écriture est fluide, légère, précise : elle coule, elle aussi, limpide et, bien souvent, poétique.
Au-dessus de l'eau, le ciel et l'indifférence du "Vieil Homme" pour ses créatures. Alors, Léonard brûle sa Bible, puis celles de ses amis. L'homme est seul, décidément, face à la maladie, à la souffrance, à la mort. Pourtant, c'est un livre d'amour, de tendresse, aussi. Comme pour faire mentir Gide qui prétendait qu'on ne pouvait faire de bonne littérature avec de bons sentiments.
Et si je vous donnais à lire la première page, histoire de vous mettre l'eau à la
bouche ?


AU BORD DE L'EAU

La nuit a été fraîche mais le froid ne nous atteint pas. Au loin, par-delà les collines, l'aube se lève et avec elle la rosée dansante. Rubans de brume qui s'enroulent et enlacent. La rivière est comme saisie par le froid. Vagues figées. Eau gercée. Vieille barque des Dowell qui craque comme si elle allait se fendre. Un homme s'est arrêté sur le pont. Il a allumé une cigarette. Il regarde le ciel, regarde la rivière, rajuste le col de sa veste, piétine un peu sur place pour se réchauffer, regarde à nouveau la rivière avant de jeter sa cigarette dans l'eau glacée. Un chien aboie. Un autre lui répond. Tout à côté, ce doit être chez les Brady, une voiture fait ronronner son moteur. L'homme sur le pont a disparu. L'église vient de sonner la demie de six heures. Un oiseau s'attarde sur le rebord du ponton, penchant de temps en temps sa tête vers la rivière avant de prendre son envol dans le ciel laiteux. Peut-être, comme la semaine dernière, la neige se mettra-t-elle à tomber aujourd'hui. Le moteur continue à tourner. Les chiens ont cessé d'aboyer. Bientôt il fera jour. Bientôt nous ne serons plus seuls.

Extrait de La canne de Virginia, page 11.

Et maintenant, j'attends impatiemment le troisième roman de ce jeune auteur.
Bonne lecture,


Marie Bataille