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Je dédie cette critique à Bernard Rapp,
qui aurait sûrement aimé ce film.
"En cette saison, la campagne (...) est vraiment belle, vaste et très colorée. Il semble impossible qu'elle ait été traversée par une guerre si cruelle."
Mario Rigoni Stern, Le Poète secret
Dans Le Vent se lève, la campagne irlandaise est humide et verte à souhait, et les chansons sont poignantes et belles. Ces paysages et ces chansons nous semblent refléter l'âme de l'Irlande; ils ne sont cependant pas là pour le pittoresque, la couleur locale, mais pour servir l'histoire que le cinéaste veut nous raconter, l'histoire d'un groupe de jeunes gars des environs de Cork qui vont rejoindre en 1920 les rangs de l'IRA, l'armée républicaine irlandaise. Même s'il centre son récit sur l'histoire de deux frères, Teddy et Damien O'Donovan, Loach en maintient jusqu'au bout la dimension collective, ce qui en fait aussi l'histoire d'une nation; et il sait toujours filmer comme personne les réunions, les discussions de ceux qui découvrent l'action politique (cf Land and Freedom ou Bread and roses).
Mais auparavant il nous aura montré comme naît la volonté de s'engager, comment, de témoin passif et décontenancé, on devient un résistant. Même s'ils sont déterminés à s'opposer à l'occupant anglais, ses personnages ne sont pas des héros au sens monolithique et surhumain du terme: ils hésitent, ils ont peur, ils répugnent à tuer, ils ne savent quels choix faire. Et tout comme eux nous aurions préféré commencer à pratiquer un métier, garder nos maisons intactes et nos familles en sécurité, ne pas affronter la prison, la torture ou le regard d'un traître de 17 ans qu'il faut abattre pour l'exemple. A travers des scènes fortes, mais pudiques, qui font comprendre sans longues explications, Loach donne à voir l'engrenage de la guerre: la brutalité odieuse des soldats anglais vis-à-vis des Irlandais qu'ils méprisent -- cette brutalité même a été apprise dans l'expérience terrible des tranchées de 14-18 --, l'union de tout un peuple, hommes, femmes, enfants, dans la résistance, les liens qui se tissent entre les combattants volontaires et, en faisant ressentir douloureusement chaque perte, intensifient le désir de vaincre.
Ce compagnonnage, cette union mêmes rendent plus douloureuses, dans la deuxième partie du film, l'incompréhension, puis la rupture qui s'instaurent entre les deux courants de l'IRA devenus adversaires: l'un est partisan de maintenir la trève conclue avec l'Angleterre le 6 décembre 1921, pour en préserver les acquis; l'autre veut reprendre le combat jusqu'à une indépendance complète de la terre irlandaise. Les chemins respectifs des deux frères O'Donovan bifurquent alors: Teddy, chef charismatique qui a conquis ses galons dans les épreuves, prend le parti du pragmatisme, et sacrifie peut-être certains de ses idéaux; Damien, à la détermination d'abord plus fragile, s'est endurci dans l'action et prend le parti le plus radical. Lequel des deux a raison? Loach se garde bien de nous le dire, même si son récit adopte souvent le point de vue de Damien, et il nous laisse méditer sur la fin tragique de son film sans autres clés que celles que fournit l'Histoire... Après Land and Freedom, il a su une nouvelle fois montrer la violence de la guerre et ses ambiguïtés, et surtout montrer qu'elle implique des êtres humains, des individus particuliers qui doivent chacun faire leurs choix, en leur âme et conscience. Et la qualité de sa direction d'acteurs est pour beaucoup dans l'impression de vérité, de proximité que dégage le film. C'est ce cinéma humaniste, et politique parce qu'humaniste, que la Palme d'or récompense à juste titre .
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