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Sofia Coppola a d'abord voulu montrer le vide des banlieues américaines (The Virgin Suicides, 1999), puis celui de Tokyo pour les étrangers qui n'y ont pas d'attaches (Lost in Translation, 2003). Puis elle a voulu Marie-Antoinette, ses dorures et ses jupons de satin; mais les décors somptueux du XVIIIe siècle rococo masquent le même vide, et le même ennui berce les jeunes filles sans âme soeur. Ses héroïnes ont toutes le même âge, la même blondeur de rêve, la même sensualité mutine, et il n'y aurait pas à aller loin pour dire qu'elle a peut-être réalisé trois fois le même film, retrouvant à chaque fois la musique du groupe Air, qu'elle affectionne tout particulièrement.
Pourtant, si proches qu'elles puissent sembler, les trois entreprises sont bien différentes. Adaptant un court roman de Jeffrey Eugenides, The Virgin Suicides en préservait la mélancolie sourde, le désenchantement, mais ne reprenait pas l'humour tendre de la narration, assumée par un groupe d'adolescents secrètement amoureux des blondes "vierges suicidées". Dans la banalité d'une banlieue proprette, la maison de la famille Lisbon se dégradait peu à peu, à mesure que ses filles trouvaient chacune un "moyen" d'échapper à la tutelle attentionnée de leurs parents et à une vie tracée d'avance, et les histoires éternelles d'amours adolescentes étaient insidieusement transfigurées par les vénéneux parfums de l'ennui et de la mort. Lost in Translation, qui a consacré la jeune cinéaste, réussissait le pari de tranposer ses personnages dans un environnement radicalement autre, et en même temps familier: le luxe indifférent d'un grand hôtel moderne y éludait en quelque sorte le dépaysement, en déconnectant les personnages de tout environnement réel; et il fallait en fait descendre dans la rue, aller en boîte ou au restaurant pour découvrir quelques fragments de Japon, l'intérêt n'étant d'ailleurs pas tant cet exotisme que l'état même de "translation", de transit. L'autre nouveauté du film était d'ouvrir l'univers adolescent de Scarlett Johansson vers une autre génération, un être à la fois différent et proche: le quinquagénaire décalé qu'incarnait Bill Murray devenait pour la jeune femme une sorte de repère, en réalité une autre bouée à la dérive, comme elle. Mais il était plus agréable de dériver à deux, et de sentir naître à la longue une sorte de lien ténu...
Avec Marie-Antoinette, la cinéaste se recentre sur un personnage, évoquant fugitivement ou dans une sorte de flou les changements successifs de son entourage: sa mère, l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche, son "grand-père par alliance", le gaillard Louis XV, ses dames d'honneur, et même son mari, le falot Louis XVI. Seuls se détachent un peu plus nettement, sur la tapisserie chatoyante des costumes et des visages, quelques figures, quelques traits: la séduction du comte de Fersen, la gaîté des amies, Mmes de Polignac et de Lamballe, la présence paternelle de l'ambassadeur Mercy, et la joliesse des enfants, Madame Royale et le futur Louis XVII. Arrivée à Versailles à l'âge de quatorze ans, étrangère jugée charmante par les uns, trop froide par les autres, Marie-Antoinette semble traverser ses vingt ans de séjour au palais sans lier apparemment d'autres amitiés que frivoles, d'autres amours que fugitives, passant le plus clair de son temps dans la jouissance de divers plaisirs (robes, chaussures, fêtes, gourmandises de toutes sortes, voire parenthèse "rousseauiste" au Petit Trianon); attendant en réalité que le Dauphin son mari veuille bien s'intéresser à elle d'assez près pour que s'accomplisse, avec la naissance d'un héritier, l'union diplomatique de la France et de l'Autriche...
Y a-t-il là de quoi nourrir un récit, une intrigue? Non, mais pas plus qu'il n'y avait de matière dans les rêveries autour des filles Lisbon ou dans l'errance tokyoïte de Lost in Tranlation. Simplement, face à cette France du XVIIIe siècle si riche en idées et en événements (voir la récente exposition Lumières! à la BNF), Sofia Coppola a volontairement choisi de restreindre sa vision: elle montre la France galante, élégante et intrigante de la cour de Versailles, les rites et les divertissements royaux, et elle ne montre que cela. A bien des égards, la banlieue bourgeoise de Virgin Suicides et la grande ville de Lost in Tranlation étaient aussi des mondes ritualisés, codifiés. Mais le premier décor avait quelque chose d'étouffant, et c'était bien de cela que mourraient les jeunes héroïnes; et le deuxième était un décor ouvert, bien qu'hermétique -- au sens mystérieux du terme --, un pays restant à découvrir. Marie-Antoinette, elle, semble faire le tour des expériences qui lui sont accessibles, et pour le spectateur français qui sait tout ce qui se déroulait à quelques lieues de Versailles -- la vie des salons littéraires, la rédaction de l'Encyclopédie, les progrès de l'industrie et du commerce, les troubles de la vie politiques, les révoltes paysannes -- la vision du XVIIIe siècle que propose le film semble bornée par des oeillères. Le film, dés lors, tout en étant un régal pour les yeux -- harmonie des couleurs, joliesse des jeunes visages, richesse des décors et des costumes -- semble assez frustrant, voir vain.
On nous répondra que cette frustration, cette vacuité correspondent justement à ce qu'a vécu Marie-Antoinette. Mais il peut sembler qu'en choissant de réaliser un film historique, Sofia Coppola nous devait, sinon une histoire, du moins une certaine profondeur ou largeur de vue, un sens; or elle ne nous donne que peu de chose à comprendre, à interroger. Malgré quelques allusions aux grands événements contemporains (la représentation du Mariage de Figaro, ou l'aide dispensée par la France aux Américains révoltés contre la Couronne anglaise par exemple), les dialogues sont généralement brefs et superficiels, commentant le plus souvent les rituels de la Cour ou les plaisirs frivoles de la Reine. Visuellement somptueux, doté d'une bande-son originale, mais qui finalement s'accorde plutôt bien aux images, Marie-Antoinette est un film où le langage, en tant que vecteur de sens, expression d'idées ou de sentiments, importe moins que ce que nos yeux devinent, et qui est finalement assez simple: appréhension et plaisir de la jeune princesse arrivant à Versailles, attentes vis-à-vis de son piètre époux, déception de n'être pas la première à donner naissance à un enfant, trouble mutin face au beau Fersen. Rien que les étapes attendues d'une vie de jeune fille, dont le film rend les vibrations, mais aussi la banalité. La condition d'une femme au XVIIIe siècle, fût-elle reine, ressemblait sans doute à cela -- mais il y eut aussi Madame du Châtelet, Olympe de Gouges et même Madame de Pompadour... --, et Sofia Coppola est bien libre de montrer la jeune fille universelle en employant les couleurs de Nattier ou de Fragonard. Mais on peut également penser que, sans tomber dans les emphases de la reconstitution historique, elle aurait pu nous en montrer davantage, ou se demander à l'inverse si son portrait de jeune fille avait besoin de tant d'apparat. Le XVIIIe siècle français reste pour elle un décor à la fois séduisant et exotique, il n'est pas une réalité pour laquelle on pourrait susciter la curiosité du spectateur. Saturée de couleurs, de mouvements, de grâce, l'image n'a pas de sens en dehors d'elle-même, elle laisse de côté le sens. Comme disait Jean-Luc Godard, "ce n'est pas une image juste, c'est juste une image"...
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