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Sur les images de gratte-ciels new-yorkais, le générique bollywoodien surprend d'emblée: ludique et entraînant, il donne à ce film de braquage -- le premier du genre dans la filmographie de Spike Lee -- une "couleur" bien particulière, associant à l'inventivité stratégique qui caractérise le genre une certaine décontraction.
L'intrigue au départ tient en quelques lignes: quatre braqueurs, déguisés en peintres, investissent une agence bancaire de Wall Street, prennent en otages les clients et le personnel, et réclament aux autorités les moyens de disparaître avec leur butin. Mais l'intérêt réside dans les moyens originaux que vont employer les braqueurs pour mener à bien leur entreprise, et dans la manière dont le réalisateur va en quelque sorte les seconder. Très vite les preneurs d'otages, dont le visage, à l'exception de celui de leur chef, n'a jamais été montré de près, vont créer la confusion en faisant revêtir à leurs victimes des combinaisons foncées et des masques blancs identiques à ceux qu'ils portent eux-mêmes. Ce stratagème engendre le doute à la fois pour le spectateur et pour les policiers venus à la rescousse qui, chaque fois que l'on fait sortir un otage, le prennent d'abord pour un criminel. La libération finale, quand elle aura lieu, ne fera qu'augmenter le trouble, et les interrogatoires ultérieurs, insérés dans le récit sous la forme de flash-forward, l'entretiendront encore. Ce dispositif machiavélique, conçu par le chef de la bande -- mais aussi par le scénariste -- transforme le film en partie de Cluedo grandeur nature, et les spectateurs en doubles des enquêteurs, voire en complices des malfrats dont ils ne peuvent qu'admirer l'intelligence. Ils adoptent d'ailleurs cette position d'autant plus aisément que les manoeuvres d'intimidation utilisées contre les victimes ne sont montrées que partiellement: des menaces avant, quelques plaies et bosses après; mais nous ne verrons aucun mauvais traitement "en direct": on peut se demander si Spike Lee, après nous avoir habitué au spectacle de la violence urbaine ou politique dans Malcolm X ou dans Summer of Sam, pratique ici une certaine éthique de l'image, ou s'il veut nous mettre la puce à l'oreille...
Autre indice marquant à la fois la virtuosité du réalisateur et sa "complicité" avec ses personnages: le fait qu'à l'exception de quelques scènes, le film se déroule quasiment en vase clos, entre l'intérieur de la banque et le périmètre de sécurité établi par la police. Si dans la banque les braqueurs se confondent avec leurs victimes masquées, dans la rue, les personnalités et les nationalités se croisent, desssinant un univers bigarré: deux négociateurs noirs coopèrent avec la police de New-York où se côtoient Blancs, Noirs et Latinos; on voit débarquer ensuite un ouvrier, puis son ex-femme, une somptueuse créature d'origine albanaise; un otage sikh est libéré inopinément... Au fil des séquences se dessine peu à peu le "paysage" varié qu'offrent la ville de New-York, mais aussi la société américaine. Le même phénomène existe en effet dans les classes très aisées: le fondateur de la banque, un milliardaire d'origine juive, fait appel à une intermédiaire efficace et impeccable, que l'on a vue auparavant passer contrat avec un client arabe... Mais dans ce monde luxueux et froid, ce qui unit les personnages est avant tout l'importance de leurs intérêts financiers et la préservation de leur image, alors que le métissage de la rue est une cohabitation "à l'amiable", finalement plus humaine -- et qui se révèlera bien plus morale...
Si l'image de cette communauté rassemblée pour quelques heures est assez bon enfant, elle n'est pas pour autant dénuée de certains traits critiques: la nonchalance, chez Spike Lee, dissimule toujours quelque acidité. La rudesse avec laquelle la police traite les otages sortis de la banque s'explique, il est vrai, par la confusion que créent leurs costumes, et par la volonté de ne pas laisser fuir les criminels; mais elle montre aussi les tensions sous-jacentes de l'après 11-septembre. Le Sikh libéré par les preneurs d'otages se verra traité d'Arabe et dépouillé de son turban, au mépris de ses convictions religieuses; il aura droit ensuite à des excuses, mais l'indignation reste -- la sienne et la nôtre --. Les pression exercées par le maire et par l'intermédiaire du banquier sur l'enquêteur en chef mettent également mal à l'aise, dans la mesure où l'on voit des intérêts privés l'emporter alors sur l'intérêt public. Et l'on verra à la fin du film comment "l'homme de l'intérieur" aura mené à bien l'ensemble de son plan, pour son propre bénéfice et pour celui de ses inattendus commanditaires, tel un moderne avatar d'Arsène Lupin...
Ces coups de griffe légers, ces indices d'un regard critique dissimulés au détour du suspens montrent bien que Spike Lee ne s'est pas contenté d'un film de commande, mais qu'il a voulu garder les signes distinctifs de son cinéma tout en préservant les attraits du genre. Le personnage de l'enquêteur principal, incarné par Denzel Washington, est à cet égard très représentatif: à la présence incisive de Jodie Foster (l'intermédiaire), au charisme brut de Clive Owen (le chef des braqueurs), il oppose une décontraction élégante, un sens de l'humour et une intelligence en éveil qui lui permettront de mieux comprendre l'un et de tenir tête à l'autre. On comprend que Spike Lee n'ait pas résisté au plaisir de mettre en scène ce personnage à la fois intègre et futé, mais pressé aussi de retrouver une épouse dont les messages téléphoniques laissent deviner tous les attraits: cette vision piquante des rapports hommes-femmes est aussi une des constantes de son cinéma...
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