ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Mari Mahr


Correspondances

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

En guise de complément à l'article précédemment paru sur Le Nouveau Monde , je vous donne à lire ci-dessous une page extraite du livre que Geneviève Brisac et Agnès Desarthe ont consacré à Virginia Woolf. Même en tenant compte de la différence existant entre la perception du lecteur et celle du spectateur de cinéma, il m'a semblé que la narration très particulière qu'elles définissent ici se rapproche beaucoup de celle qu'utilise Terrence Malick dans La Ligne rouge et Le Nouveau Monde, et je ne pense pas que le réalisateur s'offenserait du rapprochement...

" La forme de ce roman (Les Vagues) est unique dans son oeuvre. On pourrait le qualifier de récit dialogué, mais qui dit dialogue dit échange entre un locuteur et un co-locuteur, alors que dans Les Vagues la destination de la parole n'est pas si claire. Le personnage s'adresse autant au lecteur qu'à lui-même; ce qui évoque davantage le théâtre, et en particulier les stances -- telles qu'on peut les trouver chez Shakespeare ou chez Corneille --, que le dialogue à proprement parler. Le livre est constitué de plusieurs parties, chacune inaugurée par une description, une vision, dont on a du mal à identifier la source. Pour résumer, on pourrait dire qu'une stase visuelle ouvre sur une série de stances. Six personnages parlent, l'un après l'autre à l'intérieur de chaque partie. Parfois ils prennent la parole à deux reprises. Ils ne s'expriment pas tous à égalité. Rhoda est moins présente au début et revient à la fin. Bernard prend de l'ampleur, Suzanne occupe d'abord le devant de la scène pour le céder à Jinny. Entre Neville et Louis se joue une sorte de compétition. Six voix à la première personne, introduites par le tiret et identifiées par l'incise minimaliste ("dit Suzanne", "dit Jinny", "dit Neville", etc.), se succèdent, se répètent, plus rarement se répondent. Chacune est caractérisée par un motif et, si ce modèle doit en évoquer un autre, c'est à l'art de la fugue que l'on pense, à cause des variations autour d'un thème commun, et de la magie finale qui réconcilie le solo au choral. Les voix sont disctintes, à la fois dans leur façon de déployer le thème et dans leur rythmique, elles ne se superposent pas, elles se croisent, et pourtant un choeur naît, mystérieusement, et lorsqu'on referme le roman, on n'a plus qu'une voix en tête, enrichie d'une infinité d'harmoniques, mais cohérente, contenue, maîtrisée. On est au concert, on est au théâtre, mais il n'y a pas de décor, si ce n'est celui proposé par les stases visuelles; pas de didascalies, on ignore tout du quand et du comment car aucun narrateur ne se charge d'endosser le rôle du récitant. Tout est dans la parole. Il faudrait donc, pour faire sentir le passage du temps, mettre dans la bouche des personnages l'information nécessaire au lecteur. Mais cette hypothèse utilitariste se dissout d'elle-même: l'effet produit par l'oeuvre est plutôt celui de l'enivrement que celui de l'édification."

Extrait du livre de G. Brisac et A. Desarthe, V.W. (Editions de l'Olivier, 2004)



Catherine Raucy