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Melvil Poupaud
avait été en 1996 le séducteur charmant du
Conte d’été de Rohmer, Marie Rivière,
qui joue ici sa mère, avait été l’héroïne
à la fois touchante et crispante du Rayon vert (1986). Et
l’on retrouve dans la dernière séquence du film
cette plage familiale et ensoleillée qui a souvent accueilli
les jeux, les atermoiements et les marivaudages des très
jeunes femmes que Rohmer aimait à filmer dans les années
1980-1990. Cette filiation n’est sans doute pas l’effet
d’un hasard: Ozon, comme Rohmer mais avec un regard plus acerbe
que son aîné, aime épier les hésitations
et les méandres du sentiment. Mais il filme ici un jeune
homme très contemporain, un photographe de mode habitué
des bars homosexuels, et son sujet n’est pas le marivaudage,
mais un rendez-vous inéluctable: celui que cet homme a avec
la mort, depuis qu’il sait qu’il est atteint d’un
cancer généralisé qui ne lui laisse que quelques
mois à vivre. Ou plus exactement le sujet du film est bien
le temps qui reste, une fois que Romain, le héros, a appris
cette nouvelle: ce temps, que choisir d’en faire? quel nouveau
rapport aux autre faut-il ou non mettre en place? faut-il dire ou
pas à ces vivants que l’on va mourir, quand on ressent
à la fois l’injustice et l’incongruité
de ce sort?
Un tel sujet
semble appeler le mélodrame et l’attendrissement consensuel.
Mais son traitement évite au film toute contamination de
ce genre. Bien sûr nous voyons parfois Romain craquer, pleurer,
nous devinons ses souffrances à travers quelques scènes.
Mais ces moments restent rares, et la fragilisation physique est
surtout suggérée par le jeu de Melvil Poupaud, par
sa démarche un peu incertaine, par la façon dont,
sentant l’été et la fin approcher, il coupe
ces cheveux qu’il ne voulait pas perdre sous l’effet
de la chimiothérapie. Ozon ne va pas jusqu’à
l’observation à la fois clinique et écorchée
à laquelle s’était livré Patrice Chéreau
dans Son frère. Mais la diparition qui s’annonce est
celle d’un corps autant que d’une sensiblité:
mourir à trente ans, c’est perdre un corps en plein
épanouissement , c’est éprouver à la
fois un désir de vivre qui accentue la douleur de mourir
et un dégoût de cette vie que l’on va être
seul a perdre. Cet éloignement, cette hargne parfois, Ozon
ne criant pas de les montrer, voire de les souligner, tout comme
il ne craint pas d’évoquer la crudité, la brutalité,
mais aussi la tendresse qui peuvent se manifester dans le désir
homosexuel. On peut penser qu’il lui importe peu de choquer,
parce qu’il veut approcher la vérité de l’histoire
qu’il a choisie.
Et on peut remarquer
aussi qu’il ne cherche pas à idéaliser son personnage.
Plutôt gâté par la nature et par la vie, Romain
n’est pas «gentil», et il mettra du temps, même
dans cet état d’urgence, à s’ouvrir aux
autres: il se découvre à sa grand-mère (admirable
Jeanne Moreau, encore sensuelle et si pudique dans l’expression
des sentiments), à son médecin, à des inconnus,
mais trop tard, et pas assez, à ses parents, à sa
soeur, à son ancien amant. Il n’a pas le temps d’inventer
un nouveau rapport au monde, mais balance durant tout le film entre
le retour rêvé vers les enchantements et les découvertes
de l’enfance et la tentation du repli, de l’isolement
contre un avenir dont il est exclus; entre la solitude, le silence
et le désir de retrouver une communion, de fixer encore quelques
images du monde.
Nous ne verrons
pas ces photographies prises à la dérobée,
comme si l’essentiel restait l’instant, la collection
d’instants que Romain s’est ainsi constituée
pour lui-même. Il n’y aura pas de survie, pas de pérennité
de l’oeuvre, puisque la photographie de mode est un art futile
et éphémère et que ces images intimes nous
resteront inaccessibles. Il ne restera que cette observation de
la fin d’un être qui parvient peu à peu au dépouillement,
à l’élémentaire, à une mort à
la fois solitaire et sereine, presque inaperçue. Après
avoir observé dans Sous le sable la façon dont une
femme pouvait glisser doucement dans une folie plus gratifiante
que le deuil, François Ozon s’est donné une
fois de plus un sujet difficile, qu’il a su traiter à
la fois avec distance et délicatesse.
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