(Ce film est sorti au printemps dernier, mais il tourne depuis dans un certain nombre de villes de province, et on peut encore le voir à Paris. Il est donc encore temps d'en parler...)
En Tanzanie, au bord du lac Victoria, gît la caracasse disloquée d'un énorme avion, que personne ne se soucie d'évacuer. Des enfants jouent au milieu des morceaux, se moquent de la maladresse du pilote; mais ils rêvent, eux aussi, de devenir pilotes pour pouvoir voler vers l'Europe. C'est l'une des images récurrentes du film, avec celle d'énormes poissons aux yeux vitreux que l'on arrache aux eaux du lac pour les emporter vers l'usine voisine, où ils seront dépecés, transformés en filets à l'intention des consommateurs européens. "Nous faisons partie d'un grand système", proclame un calendrier d'entreprise: le film va démonter les rouages de ce système, et montrer la réalité qui se cache à l'arrière-plan.
Le grand poisson, c'est la perche du Nil, une espèce carnivore introduite accidentellement dans le lac, et qui a éliminé presque toutes les autres espèces. Cette nuisance écologique, grave à long terme -- un documentaire projeté lors d'une des scènes du film révèle que les eaux du lac, désormais envahies par les algues, ne sont plus suffisamment riches en oxygène -- semble avoir peu de poids face à la manne financière que représente l'exploitation et l'exportation du poisson. L'enquête menée par Hubert Sauper, dont le spectateur entend la voix, mais ne verra jamais le visage, lui permet de remonter la filière, de la pêche à l'acheminement, du découpage au conditionnement, puis au chargement dans les avions-cargos russes qui emportent quotidiennement la marchandise vers l'Europe. L'interviewer, discret mais curieux, parvient à faire parler ses différents interlocuteurs, à leur faire dévoiler innocemment tous les à-côtés de ce partenariat entre l'Occident et l'Afrique, de ce bel exemple de mondialisation réussie.
Car il les interroge sur le fonctionnement de cette industrie, mais il pose aussi d'autres questions: comment les pilotes russes passent-ils leurs soirées? les avions arrivent-ils à vide ou chargés? comment vivent les enfants des rues que l'on voit traîner dans la ville, sans un adulte pour veiller sur eux? la population locale profite-t-elle de la source inépuisable de nourriture et de richesse que représentent les tonnes de poissons pêchés chaque jour? Une question amène une réponse, puis une autre question; l'enchaînement des séquences est logique, quasi pédagogique, et découvre progressivement une réalité littéralement insupportable. Les enfants des rues ont généralement perdu leurs parents, souvent morts du sida. Ils se nourrissent de ce qu'ils trouvent et s'enivrent, pour oublier leur misère, des vapeurs d'un plastique chauffé récupéré sur les emballages destinés au conditionnement du poisson. Après voir perdu leurs maris ou leurs parents, de nombreuses femmes ou filles viennent en ville pour vivre en se prostituant aux pêcheurs, et plus souvent encore aux pilotes étrangers. Ceux-ci ont accepté ce travail pour nourrir leurs familles, et ne veulent pas se poser de questions. Peu leur importe de savoir si leurs avions sont chargés à l'aller et de quoi, même si certains ont été amenés à se poser en Angola ou dans d'autres pays d'Afrique, là où se déroulent des conflits particulièrement meurtriers... Ainsi l'exploitation de la perche du Nil est-elle liée plus ou moins directement à d'autres marchés moins avouables: la prostitution, le trafic d'armes. Il ne s'agit après tout que de rentabliser le transport ou le séjour des pilotes...
L'épidémie de sida, qui atteint dans certains pays d'Afrique des dimensions catastrophiques, pourrait être endiguée en favorisant et en promouvant l'usage du préservatif; mais l'Eglise évangélique refuse de préconiser cet usage, parce que la sexualité hors du mariage est un péché... Le poisson surabondant du lac Victoria pourrait remédier à la famine qui sévit en Tanzanie; mais cette denrée précieuse est destinée exclusivement aux Occidentaux, et la population locale doit se contenter des restes, des caracasses dépouillées que l'on achemine par camions jusqu'aux villages voisins, pour qu'elles soient préparées et distribuées aux habitants. Une scène hallucinante montre ainsi des milliers de carcasses, en proie aux mouches et à la vermine, disposées sur des claies pour qu'elles sèchent au soleil, et destinées à ceux qui se nourrissent des miettes qui tombent de la table des riches. La juxtaposition des différents témoignages recueillis a pu frapper, permettre de mieux faire percevoir la bonne conscience des exploitants et la misère résignée des exploités; mais dans une scène comme celle-là la force du dispositif documentaire prend tout son sens: aucun film de fiction n'aurait pu présenter un tel décor de cauchemar, et la position de retrait adoptée par le documentariste laisse à la répulsion du spectateur tout l'espace nécessaire pour se déployer.
Le titre du film s'explique alors: le hasard qui a introduit la perche du Nil dans le lac Victoria débouche sur un exemple de sélection naturelle poussée à ses plus extrêmes limites; et l'ingéniosité de ceux qui ont organisé l'exploitation du poisson fait d'eux les dominants, et même les prédateurs de ceux, plus faibles, qui sont destinés à n'être que les instruments ou les victimes de leur trafic. Chacun de ces prédateurs voit où est son intérêt, et se satisfait de la bonne marche du système. Et les Tanzaniens pauvres restent voués à la misère et à la décimation, sans jamais profiter réellement du profit que ce système engendre alors qu'il exploite une des richesses de leur territoire. Darwin peut-être n'avait pas prévu jusqu'où sa théorie pouvait s'appliquer...