ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Mari Mahr


La Chute
de Olivier Hirschbiegel,
avec Bruno Ganz, Alexandra Maria Lara,
Juliane Köhler, Corinna Harfouch, Thomas Kretschmann...

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

 

 On a beaucoup reproché à Olivier Hirschbiegel le fait que son film montre Hitler comme un être humain. Il l'a conçu en effet comme une reconstitution réaliste, visiblement très documentée, qui évoque les derniers jours vécus par le Führer et ses plus proches fidèles dans le bunker de la Chancellerie, en avril-mai 1945. Adoptant le plus souvent le point de vue le la dernière secrétaire d'Hitler, Traudl Junge, alors âgée de vingt-quatre ans, le film montre la vie quotidienne dans le bunker, les repas, les réunions d'état-major, l'attente anxieuse pendant les bombardements alliés. On y découvre un Hitler souvent affable, voire attentionné envers ses employés, sa maîtresse ou ses animaux favoris. Cette humanisation-là n'est pas gênante, parce qu'elle est à la fois prévisible et sans influence véritable sur l'image que l'on peut avoir du personnage, connaissant ses théories criminelles et les suites qu'il leur a données. On peut la considérer comme superflue, ou même déplaisante; mais elle permet peut-être de comprendre que ce tyran diminué, acculé, n'était ni un dieu, ni un monstre, mais bien un être humain dont la volonté de puissance et les desseins monstrueux ont justement fait reculer les limites de l'humanité.

 Le film montre d'ailleurs les conséquences de cette volonté de puissance: le rêve d'une "grande Allemagne", confronté aux images récurrentes de Berlin dévastée; les médailles dérisoires dont on décore des gamins de douze ans qui ont bloqué un temps l'avance des chars russes.; la fureur d'Hitler éructant contre la prétendue lâcheté de ses troupes ou la traîtrise d'Himmler. Dans ces moments, la démesure et la folie du personnage sont frappantes, et le très grand acteur qu'est Bruno Ganz met bien en valeur, par la voix et le jeu, le contraste existant entre les scènes où le chef nazi paraît calme, presque bonhomme, et celles où l'on voit comme une caricature de l'orateur charismatique qu'il a été, tentant de galvaniser par sa fureur et ses cris une poignée de militaires impuissants à le contredire.

 Mais le film ne se limite pas à l'évocation de son personnage central: Hitler, en effet, est vu de l'extérieur, dans une sorte d'intimité distante, et l'action se prolonge d'ailleurs, de façon révélatrice, pendant les jours qui suivent sa disparition. Un certain nombre de personnages y jouent également un rôle conséquent, qui tous ont réellement existé, le générique de fin évoquant leur devenir ultérieur; et ces personnages montrent tous, chacun à leur manière, la même aliénation, et la manière dont le national-socialisme et la personnalité du Führer ont exercé une emprise sur leurs esprits. Le personnage le plus représentatif à cet égard est sans doute celui de madame Goebbels, qui va jusqu'à empoisonner ses six enfants pour leur éviter de survivre dans un monde qu'elle juge désormais indigne d'eux: la scène est longue, et trop complaisante: le spectacle de cet amour maternel dévoyé, de cette cohérence implacable dans les actes provoquent une sorte de fascination glacée, passablement malsaine. Le personnage de Goebbels lui-même, propagandiste du reich et l'un des principaux sectateurs de l'antisémitisme nazi, peut impressionner lui aussi par son fanatisme halluciné. Et si Hitler paraît presque trop humain, la façon dont sont montrés ces personnages et l'intérêt qu'ils suscitent est l'une des ambigüités du film.

 Ces deux exemples montrent bien qu'au-delà de l'exactitude de la reconstitution et des soins apportés au choix des acteurs, un des problèmes principaux que pose La Chute réside dans le fait même de représenter Hitler et le groupe de ses fidèles. Un documentaire comportant des photographies ou des images d'archives montre une réalité, même si l'on n'oublie pas les choix personnels que présentent leur montage ou leur commentaire; le film d'Olivier Hirschbiegel est une reconstitution, et donc une représentation, un jeu avec cette réalité, qui se rapproche en celà d'une fiction, comme le faisaient La Liste de Schindler, de Spielberg, ou Amen, de Costa-Gavras. L'authenticité de l'événement montré n'est pas une garantie suffisante; le réalisateur doit également veiller à la justesse et à la retenue de son regard, de sa mise en scène.

 Un autre des aspects problématiques du film réside dans le fait qu'il se concentre sur l'entourage d'Hitler, qui présente, certes, des personnalités diverses, de la distance élégante de l'architecte Albert Speer à la gentillesse pathétique d'Eva Braun, mais ce choix même ne permet pas d'évoquer un point de vue qui serait extérieur à l'idéologie nazie. Un seul personnage important est montré à l'extérieur du bunker, celui d'un médecin révolté par la destructuration générale et par l'abandon où sont laissés malades et blessés, ce qui suggère une autre perspective. Mais il faudrait pour cela oublier que cet homme porte l'uniforme des SS, et qu'il a donc adhéré naguère à cette idéologie. On pourra répondre que le point de vue adverse s'exprime en quelque sorte à l'extérieur du film, dans l'esprit de ceux qui gardent en mémoire la Shoah et toutes les exactions commises en Europe par les nazis. Mais cela veut dire que le réalisateur compte sur le spectateur pour introduire une distance critique que sa mise en scène ne suggère pas toujours.  Lorsqu'on voit la jeune secrétaire dactylographier un texte où Hitler s'en prend à la "juiverie internationale", de nombreux spectateurs, bien sûr, se sentent frémir "à la place" du personnage. Mais d'autres peut-être, et particulièrement les plus jeunes, laisseront passer de telles allusions sans réagir. Le film d'Olivier Hirschbiegel traite, on le voit, d'un matériau humain complexe, et devrait soulever tout un ensemble de questions fondamentales: comment des valeurs nobles telles que l'héroïsme ou la loyauté ont-elles pu être dévoyées à ce point? A quelles conditions la conscience du mal peut-elle s'éveiller? La naïveté ou l'ignorance sont-elles des excuses? A partir de quand devient-on coupable de n'avoir pas compris?

 La Chute a donc le défaut de traiter son sujet de façon étroite, sans sortir du cadre que le scénario lui a assigné, et les quelques allusions aux crimes nazis repérables çà et là ne suffisent pas à suggérer une mise en perspective historique: l'apparition finale de Traudl Junge reconnaissant, soixante ans après le drame, que  son manque de lucidité était inexcusable, pèse de peu de poids face aux dernières séquences où l'on voit la jeune femme échapper au désastre, emmenant avec elle un jeune garçon membre des Hitlerjugend: on peut ainsi être sauvés, traverser indemne le chaos que représente l'écroulement du Reich, et sourire au printemps de 1945...

 Un autre plan introduit également le trouble: celui d'un amoncellement de cadavres découverts par le médecin SS dans un hôpital abandonné: il est difficile alors de ne pas penser aux macabres découvertes que firent les alliés à l'ouverture des camps de la mort. Mais ces cadavres sont ceux de Berlinois privés de soins par la débâcle, non ceux de Juifs affamés, humiliés et torturés pendant des mois. Les nombreuses séquences montrant les bombardements subis par Berlin et l'affolement de ses habitants attribuent bien à Hitler une faute: celle d'avoir mené son propre pays à la ruine et à la honte. Mais cette faute n'est pas la seule, loin de là. Et si ces images de désastre doivent permettre aux Allemands de se voir eux aussi comme des victimes du nazisme, il ne faut pas oublier qu'un nombre non négligeable de gens ordinaires -- en Allemagne, mais aussi en France, en Pologne et ailleurs -- ont cautionné au moins par leur silence une idéologie mortifère. Cette idée est évoquée dans La Chute, mais elle l'est trop fugitivement; et si le film montre les extrémités auxquelles leur aliénation a pu mener certains personnages, il n'analyse pas la manière dont cette aliénation s'est faite, ses motivations profondes. Un film de deux heures trente pouvait-il le faire? Visconti l'a fait, avec Les Damnés; mais il évoquait alors les débuts du régime, et non sa fin. La comparaison est écrasante, sans doute; mais elle montre bien que le projet d'Olivier Hirschbiegel contenait en lui-même ses propres limites.

 

Catherine Raucy