ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Mari Mahr


Collatéral
un film américain de Michael Mann,
avec Tom Cruise, Jamie Foxx, Jada Pinkett Smith,
Mark Ruffalo, Javier Bardem et Irma P. Hall

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

  Michael Mann est à coup sûr l'un des cinéastes hollywoodiens les plus intéressants de ces dernières années. Formé à l'école de la télévision et de la publicité, comme l'a été Ridley Scott, il pratique un cinéma qui se caractérise à la fois par l'efficacité du spectacle et par la rigueur avec laquelle celui-ci est construit et filmé.  

 En 1986, avec Manhunter (le titre français est Le Sixième sens), il signe une adaptation du Dragon rouge de Thomas Harris -- le roman précède Le Silence des agneaux, et met déjà en scène Hannibal Lecter, dans un rôle secondaire --. Le film n'atteint pas tout à fait à la sombre intensité du livre, mais instaure peu à peu le malaise grâce à une réalisation sobre et sans fioritures, qui laisse les scènes se développer à leur mesure et ne sacrifie jamais la crédibilité à la dramatisation. En 1992, son adaptation très libre du Dernier des Mohicans bouscule l'intrigue imaginée par Fenimore Cooper, mais privilégie le panache du roman d'aventures, la beauté grandiose de la nature américaine et le jeu très physique de Daniel Day-Lewis, tout en donnant des rapports ambigus entre les Indiens, les Anglais et les Français dans la Nouvelle-Angleterre de la fin du XVIIIe siècle un aperçu rapide, mais assez juste. En 1995, avec Heat, il donne à Robert de Niro un rôle de gangster guetté par l'échec tragique qui rappelle, par certains côtés, ceux qui lui avait confiés Martin Scorcese dans Les Affranchis et dans Casino, sorti d'ailleurs la même année. Et le reste de l'affiche n'est pas moins prestigieux, qui associe à De Niro Diane Venora, qui joua la compagne de Charlie Parker dans le Bird de Clint Eastwood, et surtout Al Pacino, dont le charisme de fauve fatigué n'est plus à célébrer. Minutieusement construit, le récit de Heat fait monter la tension jusqu'à l'affrontement final, et il est remarquable à la fois par son souci du détail vrai et par la manière dont le filmage tire parti de l'espace urbain et moderne, réussissant là encore à concilier l'efficacité et l'authenticité.

 Ces qualités se retrouveront à leur plus haut point dans les deux films suivants, Révélations (1999) et Ali (2001). Mais ces deux films-dossiers leur ajoutent une dimension documentaire qui renforce considérablement leur intérêt. En dépit de leurs qualités, les précédents films de Mann étaient d'abord des films de genre: le thriller angoissant, l'aventure épique, le film noir. Révélations et Ali débordent, eux, ce qu'on pourrait considérer comme leurs frontières (le film de procès, le biopic) pour devenir des sommes, des documents humains. Révélations, qui associe Russell Crowe, dans une performance étonnante, et Al Pacino, au jeu tendu et pugnace, évoque le procès qui oppose une grande firme du tabac à l'un de ses chercheurs qui, aidé d'un journaliste de la chaîne CBS, veut dénoncer ses malversations et sa culture de désinformation. Mettant son talent au service d'une histoire réelle, au contenu politique fort, Mann présente un travail remarquable par sa rigueur, qui donne à découvrir de l'intérieur, pas à pas, le combat personnel livré par ses deux personnages principaux contre leurs hiérarchies respectives, mais aussi contre eux-mêmes, sans simplifier ni héroïser sommairement les individus qu'il décrit.

 Avec Ali, Mann aborde un projet encore plus ambitieux  et risqué: l'évocation d'un monstre sacré de la boxe américaine et de deux de ses combats historiques. Mais au-delà du souci maniaque d'authenticité qui marque cette reconstitution -- les vidéos des combats ont été étudiées plan par plan --, et du jeu remarquable de Will Smith, tout entier au service de son sujet, l'un des intérêts du film est qu'il se penche sur une période particulièrement troublée de l'histoire américaine (celle de la guerre du Vietnam, des Blacks Muslims, de l'assassinat de Malcolm X) et sur le combat mythique de Muhammad Ali contre Georges Foreman, organisé au Zaïre. L'histoire d'Ali est en effet aussi une histoire collective, et le film étudie bien le contexte dans lequel s'est développée la personnalité du champion. Une longue séquence située dans la banlieue de Kinshasa montre également comment Ali prend conscience de son identité africaine au contact de ses admirateurs zaïrois. Comme le début de Révélations, qui montrait l'interview d'un chef religieux musulman, cette séquence évoque une réalité fort peu représentée habituellement dans le cinéma hollywoodien. C'est cette curiosité pour des territoires peu explorés, alliée à ses indéniables compétences de réalisateur, qui donne au cinéma de Mann sa singularité: ses films, très souvent, mettent ainsi en contact des mondes hétérogènes, mais secrètement liés entre eux: les Blancs et les Indiens, l'univers secret des grandes entreprises et celui du simple citoyen, l'Occident et l'Afrique musulmane, le monde ordinaire et le monde du crime ou celui de la folie: le spectateur et le monde inconnu que le cinéma peut lui découvrir.


 Après ce parcours, que dire de Collatéral? Le dernier opus de Michael Mann semble a priori marquer un retour au film noir et à l'espace urbain de Heat. Il présente en effet l'errance nocturne de deux personnages, un tueur à gages venu à Los Angeles exécuter un certain nombre de contrats, et le chauffeur de taxi qu'il force à le conduire auprès de ses victimes. Le dispositif est minimaliste, et n'offre pas au film la matière documentaire qui rendait si passionnantes les deux oeuvres qui l'ont précédé. Par ailleurs, ce dispositif ne se soucie pas outre mesure de vraisemblance, le premier de ses objectifs étant de faire durer le suspens: Alex, le chauffeur de taxi, homme ordinaire qui rêve d'une autre vie, ne se retournera que tardivement contre son ambigu corrupteur, après avoir appris à son contact un certain nombre de ruses et de préceptes. Le script de Stuart Bettie et l'adaptation que Mann en a faite exploitent la situation avec une certaine lourdeur: la séquence d'ouverture semble laborieuse, et rend la fin plutôt prévisible; les adages distillés par Vincent, le tueur au costume impeccable et à la chevelure argentée, relèvent d'un nietszchéisme fort simplifié, et les tentatives faites pour lui évoquer une enfance à problèmes semblent plates et stéréotypées; enfin le glissement qui s'opère d'une relation dominant-otage à une relation maître-disciple est montré de façon trop schématique pour que les aspects les plus intéressants en soient véritablement exploités. Jamie Foxx, qu'on a vu à la fois séduisant et ambigu dans les rôle du gourou personnel d'Ali, n'est guère mis en valeur par un personnage plutôt terne et trop facilement impressionnable; et le jeu de Tom Cruise, fascinant et concentré naguère dans Minority Report de Steven Spielberg et dans Mission impossible de Brian de Palma, semble ici répétitif et limité. C'est que le film semble hésiter entre l'exercice de style virtuose, fasciné par l'espace urbain nocturne et les difficultés techniques que suppose sa mise en images, et une dimension sociologique et psychologique qui reste ici trop sommaire. On peut être séduit par la beauté et la complexité du jeu sur les éclairages et les angles de prise de vue; mais il manque à ce film, me semble-t-il, l'un des principaux ingrédients des grandes réussites hollywoodiennes: "une bonne histoire".

 Les séquences évoquant l'enquête des policiers ont cependant davantage de vérité, et les seconds rôles (ceux de Mark Ruffalo, Javier Bardem et Irma P. Hall entre autres) sont dessinés rapidement, mais avec précision. La dernière demie-heure est même d'assez belle tenue: une fusillade dans une boîte de nuit envahie de silhouettes, d'images et de sons montre une virtuosité sans failles, et Tom Cruise, quittant une psychologie qui n'est qu'apparence, se révèle bien plus convaincant en tueur glaçant, en machine à tuer abattant l'un après l'autre les obstacles que lui oppose l'ex-chauffeur devenu son adversaire. Ces dernières séquences d'action pure effacent quelque peu l'ennui, ou tout au moins le détachement que l'on peut ressentir devant le reste du film. Il n'est pas facile sans doute de retrouver des sujets aussi forts que ceux d'Ali ou de Révélations, et certaines des qualités de Michael Mann restent bien sûr visibles dans Collatéral, que l'on peut considérer comme un exercice de mise en scène où le réalisateur affronte des défis esthétiques qui peuvent avoir leur intérêt. Mais il nous doit néammoins une revanche...

         Catherine Raucy


P.S.: Aux lecteurs que l'oeuvre de Michael Mann intéresse, je recommande la lecture d'un fort bon article de Hervé Deplasse, paru dans le numéro anniversaire de la revue Brazil, en septembre 2004.

 

Catherine Raucy