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Olivier
Assayas aime peindre des groupes et leur univers. Dans Irma Vep
(1996) et dans Fin août, début septembre (1999), il donnait
à voir deux mondes qui lui sont proches, celui du cinéma et celui
des intellectuels et de l'édition. Ces deux films, très différents,
illustraient bien aussi la diversité des "manières" du réalisateur,
attiré par le cinéma expérimental, mais aussi par un mode de narration
plus classique, adapté à des fictions intimistes, comme c'est le
cas aussi des Destinées sentimentales (2000), qui en même
temps que l'histoire d'un couple évoquait celle d'un milieu finalement
peu connu, celui des grands industriels porcelainiers de la région
de Limoges. Et son film suivant, le mal-aimé Demonlover (2002)
revenait à une forme plus avant-gardiste en accord avec son sujet,
la lutte de deux multinationales et le monde des mangas et des internautes.
Attiré à la fois par l'évocation de l'intime et par les différents
visages de la modernité, l'ancien critique des Cahiers du cinéma
ne réussit jamais si bien que lorsqu'il trouve vis-à-vis de
son sujet une position qui lui soit véritablement personnelle, et
qui fait alors de lui un intermédiaire lucide et sensible entre
le monde qu'il dépeint et le spectateur. Son intérêt pour certaines
formes de modernité semble relever davantage d'une position volontariste,
d'un désir sincère mais un peu forcé d'être de son temps. Mais il
dépasse ce désir d'ouverture intellectuelle dans les films dont
le scénario met en scène une interrogation existentielle assez proche
finalement de son propre parcours: le questionnement moral et la
détermination d'un avenir dans Désordre (1986) son premier
film; le cinéma comme héritage, entre recherche artistique et complaisance
commerciale (Irma Vep); le couple, le travail et la création
(Les Destinées sentimentales, Fin août début septembre).
Clean, qui a valu à la très belle Maggie Cheung le
prix d'interprétation féminine au festival de Cannes 2004, clôt
une période commencée avec Irma Vep. Star du cinéma de Hong-Kong,
mais aussi égérie du cinéaste Wong-Kar-Wai, Maggie Cheung joue dans
Irma Vep son propre rôle, à la fois icône de cinéma et étrangère
un peu perdue dans le brouillon ludique d'un tournage à la française
-- on pense parfois à La Nuit américaine de François Truffaut
--. Pour Clean, la donne a radicalement changé: Maggie Cheung
est désormais pour beaucoup la belle mystérieuse d'In the Mood
for Love, l'envoûtante élégie de Wong-Kar-Wai; et elle a été
aussi, pendant plusieurs années, la compagne d'Olivier Assayas.
Clean, histoire déchirante et pudique d'une rock-star déchue
contrainte de se libérer de la drogue si elle veut renouer avec
son jeune fils, est nourri de cette connaissance de la femme et
des ressources de l'actrice. Cadeau de séparation, le film raconte
lui-même comment une femme se sépare de la mauvaise part de son
passé pour reconstruire une vie nouvelle sans pour autant se renier.
Compagne de Lee Hauser, un musicien dont la carrière s'enlise, Emily
Wang apparaît au début du film comme une beauté fatiguée et agressive,
une ex-diva du rock mal aimée et irrémédiablement égarée dans les
mirages de la drogue; comme pour signifier son déclin, la caméra
la délaisse pour s'attarder sur un groupe à la gloire montante,
sur l'énergie rageuse d'une jeune chanteuse. Explorant cette fois
le monde du rock, Assayas en montre les lumières et les éclats,
mais surtout les ombres et les coulisses: les contrats à trouver,
les mois de galère à la recherche d'un agent, les pannes d'inspiration,
les rapports ambigus entre drogue et création. Artistes naguère
célèbres sur la scène alternative, Lee et Emily sont en passe de
devenir des loosers, quand Lee meurt d'une overdose: pendant que
les maisons de disques se disputent l'exclusivité de ses rééditions
et de ses inédits, Emily, désormais isolée, rejetée par ses pairs,
va descendre, puis remonter la pente. La situation qu'Assayas expose
au point de départ de son film n'est pas sans rappeler certains
épisodes plus ou moins récents de l'histoire du rock: le couple
John Lennon - Yoko Ono; le suicide de Kurt Cobain et la destinée
de son épouse, la controversée Courtney Love; la mort accidentelle
de Jeff Buckley et le succès de ses disques posthumes. Mais la comparaison
s'arrête là, car le réalisateur a décidé d'accompagner son héroïne,
de la montrer dans ses fêlures, d'observer la façon dont va émerger
progressivement en elle la résolution de s'en sortir, loin des regards
des journalistes et des lumières d'une célébrité douteuse.
"Le cinéma, disait François Truffaut, c'est faire faire de jolies
choses à de jolies femmes"; Assayas, lui, confronte la beauté
de son actrice à des décors, à des vêtements qui ne la mettent guère
en valeur. Uniforme de prisonnière, banlieues industrielles, motels
américains miteux, rues étroites, restaurant parisien bondé où Emily
exerce maladroitement la profession de serveuse: le personnage se
cogne au décor, se perd dans la foule des voitures ou des passants,
dans une égale déréliction. A Paris, où elle est venue retrouver
le milieu de sa jeunesse, Emily semble seulement survivre, et n'avoir
de contact qu'avec son dealer, prolongeant sans s'en rendre compte
les conditions de sa déchéance. Une succession de déboires provoque,
souterrainement, sa prise de conscience, et elle va tenter de renouer
avec d'anciennes connaissances, toujours liées au monde de la musique,
de la scène et de la télévision. Mais le temps a passé, la mode
a tourné, et ses amies, devenues des trentenaires carriéristes ou
nonchalantes (Jeanne Balibar et Béatrice Dalle sont étonnantes dans
ces rôles plein de non-dits), ne lui seront pas d'un grand secours:
nouveaux leurres, nouvelles déconvenues. Mais la progression d'une
vie n'est-elle pas faite de ces erreurs de parcours et du savoir
qu'on en tire, plutôt que d'une gloire parfois illusoire? "Vous
êtes abîmée, vous avez pris des coups, mais vous continuez à vous
battre", dit en substance une jeune admiratrice d'Emily. Peu importe
que la phrase, au moment où elle est prononcée, ne soit pas parfaitement
juste: Emily va, dés lors, s'employer la justifier et à trouver
son chemin, entre la tentation de rentrer dans le rang -- trouver
une vie normale, un boulot alimentaire -- et le désir de réaliser
autre chose.
Et cette double tentation naît d'une seule et même nécessité: le
désir de retrouver son fils, de renouer un lien humain et vital.
Parallèlement aux errances d'Emily, Assayas évoque en effet un tout
autre monde, la vie paisible que mènent les parents de Lee avec
un petit garçon, Jay, le fils de Lee et d'Emily. Ignorant le milieu
tumultueux et nocturne du rock, ces personnages sont généralement
filmés en plein jour, dans une gamme de couleurs claires et neutres,
et le film évoque bien leur sentiment d'étrangeté face à cet univers
musical avec lequel, en tant que gestionnaires de "l'héritage" de
Lee, ils ont pour la première fois à frayer. L'entrelacement de
leur histoire, très simple -- leur désarroi à l'annonce du décès,
la maladie de la mère, Rosemary --, avec celle plus sombre et plus
accidentée d'Emily matérialise bien l'idée qu'un lien, négligé par
les deux musiciens à l'époque de leur prospérité, a pourtant bel
et bien subsisté, et va reprendre corps. Mais alors que Rosemary
refuse cette idée, son mari, Albrecht (Nick Nolte, impressionnant
de présence), comprend peu à peu qu'un tel rapprochement est inévitable.
Comme Emily le fait de son côté, il parvient à reconsidérer la donne,
à admettre qu'il devra faire une place dans son existence et dans
celle de Jay à cette jeune femme désorientée qu'il va aider, avec
sagesse et compréhension, à accéder à une vie d'adulte, de mère
et d'artiste. Ce parcours est hésitant, tendu; mais il fait apparaître,
graduellement, que ces différentes existences ne sont pas exclusives,
mais complémentaires l'une de l'autre: la vie de mère n'est pas
renoncement, mais construction d'une complicité et conscience d'une
responsabilité; et le studio que montrent les dernières séquences
est un lieu de travail, où la création est approfondissement
d'une expérience vécue. Dans ces deux existences, ici conciliées,
vivre n'est plus le malheur où l'on se perd mais le réel par
lequel on se construit.
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