ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Mari Mahr


The Blues:
Du Mali au Mississipi de Martin Scorcese
et
Red, white and blues de Mike Figgis

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

Depuis les succès en salles d'Etre et avoir et de Bowling for Columbine, les distributeurs font la part belle au documentaire; et dans le cas particulier des documentaires musicaux, Buena Vista Social Club avait fait redécouvrir en son temps tout un pan de la musique cubaine. Amateur de musique depuis longtemps (il est l'auteur de The Last Waltz, un documentaire sorti en 1978 et consacré au dernier concert de The Band), Martin Scorcese s'intéresse par ailleurs à la culture américaine dans sa dimension historique: on se rappelle d'un Voyage dans le cinéma américain, qui montrait à quel point l'ancien gamin de Little Italy était passionné par l'histoire de son art. The Blues, une série de sept documentaires produits par Scorcese et dirigés par lui-même, mais aussi par des cinéastes tels que Mike Figgis, Clint Eastwood ou Wim Wenders par exemple, explore une tradition -- le blues, comme le gospel, est à l'origine une musique pratiquée par les descendants des esclaves noirs du Sud --, mais aussi tout un jeu d'influences décisives pour l'évolution de la musique américaine et anglaise du XXe siècle. De cette série, je n'ai pu voir que deux volets qui donnent cependant à la profane que je suis un bon aperçu de la richesse du blues, et une envie d'écouter cette musique et de mieux connaître les artistes qui l'ont pratiquée.

Du Mali au Mississipi a pour titre américain Feel like going home: le titre français, par le jeu des sonorités, souligne l'idée d'une continuité entre le continent africain, terre d'origine des esclaves, et le delta du Mississipi; mais le titre américain insiste davantage sur le sentiment d'un retour aux sources, d'une remontée du temps. Celle-ci est effectuée dans le film par un personnage-repère, le jeune musicien Corey Harris, qui, après avoir rencontré plusieurs vieux bluesmen qui ont eu leurs heures de gloire dans les années 30 à 50, va finalement traverser l'Atlantique pour arriver au Mali: là, des musiciens tels que Salif Keita ou Ali Farka Touré, dont la musique peut s'inspirer des rythmes africains des origines, semblent aussi parfois retrouver les accents du blues. L'enjeu de cette recherche -- celle de Corey Harris, mais aussi celle de l'auteur et celle à laquelle il veut inciter le spectateur -- semble bien être la mise en évidence de liens entre l'Afrique et l'Amérique, entre le passé, lointain ou proche, et le présent, la valorisation d'une liaison organique autant qu'historique entre les sons et les rythmes des origines africaines et la musique du XXe et du XXIe siècles. Les images d'archives et les enregistrements d'époque font revivre les sons, les voix, les visages, les gestuelles, et mettent en valeur l'aventure humaine qui s'exprime à travers cet héritage: Scorcese rend en particulier hommage au travail de recherche et de captation de la musique populaire effectué dans les années 1940 par John Lomax et ses collaborateurs pour la Library of Congress (ces enregistrements sont disponibles sous le label Rounder). La musique est ici vue comme l'expression d'une collectivité à laquelle la société blanche donnait peu de droit à la parole, mais aussi comme le moyen qui a permis à certaines figures légendaires d'imposer leurs noms: Muddy Waters, Son House, Robert Johnson, pour n'en citer que quelques-uns. Pour tous ces artistes, la musique était à la fois un mode de vie et un travail: interrogés au seuil des maisons de planches où ils vivent leur retraite, les vieux bluesmen évoquent les tournées, les bars, les fêtes populaires et les clubs où ils gagnaient leur vie, mais aussi les rencontres et la fierté qu'ils éprouvaient à jouer avec un tel ou un tel, à partager leur art pour le plus grand plaisir des amateurs.

Le film de Mike Figgis est, lui, consacré à l'influence du blues sur la musique anglaise des années 50 à 70. Scorcese suivait une progression plutôt linéaire, suivant l'itinéraire de Corey Harris d'Amérique jusqu'en Afrique; Figgis retrouve cette linéarité en suivant une progression plutôt chronologique mais qu'il divise en chapitres consacrés par exemple au club Flamingo ou au retentissement de tel ou tel titre-phare: l'accent est mis ici sur la manière dont la musique noire américaine, parvenue en Angleterre par l'intermédiaire des G.I.s, des radios et des disques qu'ils écoutaient, a peu à peu influencé nombre de musiciens anglais, et recréé du côté européen de l'Atlantique un certain nombre de styles différents. Et le film montre aussi comment, par contrecoup, l'intérêt manifesté par les jeunes anglais et l'influence repérable du blues dans certains titres des Beatles, des Stones ou d'Eric Clapton ont permis de faire sortir cette musique de l'ombre, et de la valoriser aux yeux du public américain...
Là encore, l'objectif du documentaire est de montrer clairement les liens existant entre des musiciens, des moments de l'histoire de la création musicale: de même qu'un peintre a d'abord vu des tableaux, qu'un poète a aimé des poèmes avant de se mettre à écrire lui-même, un musicien a d'abord entendu et vu jouer des musiciens; tout artiste est un amateur, au sens fort et noble du mot, avant d'être un créateur. Certaines scènes montrent clairement cela: à plusieurs reprises est en effet évoquée une session réunissant Tom Jones, Van Morrison et d'autres musiciens, parmi lesquels le guitariste Jeff Beck. Ces musiciens de styles très différents y pratiquent le blues, commentant et reprenant chacun à leur tour les enregistrements qu'on leur fait entendre, appréciant la virtuosité ou l'originalité d'un accord, d'une variation. Cette séquence fait très bien comprendre l'importance de l'interprétation, la façon dont elle révèle la personnalité et la manière de chaque artiste, et la façon dont elle peut être admirée et reconnue; et elle montre aussi à quel point la musique est ici vécue comme une pratique amoureuse, presque gourmande, instinctive et savante à la fois, où la technique est transfigurée par un rapport physique, sensuel au son, qui est celui des artistes, mais aussi celui des auditeurs: de même que le spectateur d'un tableau peut goûter la beauté d'une couleur ou d'une courbe, l'auditeur du blues goûte la qualité de la voix, du phrasé, l'audace d'une intonation ou d'un accord.
Alors que le film de Martin Scorcese évoquait davantage les personnalités des bluesmen et leurs conditions de vie, celui de Mike Figgis, montre plutôt la manière dont leurs créations ont influencé leurs auditeurs, les poussant à devenir artistes à leur tour, et à créer à partir de leurs impressions de jeunesse leur propre musique. Le blues apparaît alors comme un art qui se transmet sans s'imiter ni se répéter, une source d'inspiration, une musique "stimulante, ce qui ne veut pas dire heureuse": le souvenir d'une douleur ancienne, mais aussi un art véritablement fécond.

 

Catherine Raucy