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Une photographie de Jeep Novak


A propos de La Passion
de M. Gibson

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

Le cinéma s'est intéressé à la vie de Jésus et aux premiers temps du christianisme depuis ses débuts: une partie d'Intolérance de Griffith (1916) aborde ce sujet, et la première adaptation de Ben-Hur date de 1907 (Fred Niblo signera la suivante en 1923). En 1935, Julien Duvivier réalisa Golgotha, avec l'étonnant Robert Le Vigan dans le rôle du Christ. Et dans les années 1950, la vogue du peplum permit également d'aborder ce sujet, que ce soit dans Quo Vadis de Mervyn Le Roy (1951), dans La Tunique de Henry Koster (1953) ou dans Le Roi des Rois de Nicholas Ray (1961). Ces films à grand spectacle, d'une durée souvent imposante (2h50 pour Le Roi des Rois, 3h30 pour le Ben-Hur de Wyler, sorti en 1959), s'adressaient à un public généralement pratiquant ou en tout cas informé par le catéchisme, et désireux de retrouver sur grand écran une représentation évocatrice, mais aussi respectueuse de sa vision de l'histoire sainte. Dans ces conditions, il était bien difficile aux réalisateurs d'apporter leur touche personnelle à un scénario aussi préétabli que celui-là, même si leur talent pouvait s'exprimer à travers certains choix de mise en scène...
A partir des années soixante, le thème, moins souvent traité, réapparaît cependant périodiquement, parfois sous la forme d'hagiographies de facture classique, comme le Jésus de Nazareth de Zeffirelli (1976), sur un scénario d'Anthony Burgess; mais désormais ce sont les auteurs qui vont s'en emparer, peut-être parce que, au delà du drame de la Passion, le message évangélique et ses implications rencontrent leurs interrogations personnelles. Dans sa dernière oeuvre, un téléfilm intitulé Le Messie (1976), Roberto Rossellini donne une version du sujet sobre et méditative, en accord avec l'atmosphère de films tels que Stromboli ou Voyage en Italie, qui montraient des personnages en proie à une quête angoissée d'eux-mêmes. Avec L'Evangile selon Saint Matthieu, Pasolini proposait déjà en 1964 une vision nouvelle, à la fois respectueuse de la simplicité du récit et radicalement dégagée de toute imagerie saint-sulpicienne. Par la beauté des images en noir et blanc, qui mettent en valeur les visages, par le dépouillement des décors, cette oeuvre réalisée par un cinéaste communiste est sans doute l'une des plus fidèles à la dimension spirituelle et humaine du message évangélique. Vingt ans plus tard, dans Je vous salue Marie (1983), Jean-Luc Godard évoquera de manière très personnelle sa vision des mystères de la naissance et de la création, dans leur dimension humaine et dans leur dimension sacrée.
A mesure que le cinéma "grand public" se détournait du sujet -- pour y revenir parfois de façon détournée, comme dans les récents Stigmata ou Le Tombeau, thrillers "mystiques" qui abordent les problématiques religieuses de manière à la fois spectaculaire et simplificatrice --, le cinéma indépendant commençait à s'y intéresser. On peut citer ainsi La Vie de Bryan (1979), où les Monty Python imaginent la destinée d'un obscur contemporain du Christ avec l'irrespect qui les caractérise. Rare exemple d'une version loufoque du sujet, le film met par ailleurs le doigt sur un certain nombre de problémes abordés dans les Evangiles : la dimension politique du message christique et son retentissement, les dissensions du peuple juif face à l'occupant romain, les ambiguïtés du martyre. En 1989, Denys Arcand évoquait lui aussi ce thème dans Jésus de Montréal, convaincante remise en perspective qui donnait de l'histoire du Christ une vision condensée, mais juste, et multipliait les parallèles pour mieux dénoncer les compromissions du monde moderne et susciter des interrogations chez le spectateur.
Dernière tentative en date, La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorcese, en 1988, a suscité de violentes polémiques, allant jusqu'aux actes terroristes perpétrés contre les salles où était projeté le film. Si le cinéaste semblait renouer en apparence avec les grandes reconstitutions hollywoodiennes des années 50, son projet était en réalité très différent: se présentant clairement comme l'adaptation d'un roman de l'auteur grec Nikos Kazantzakis, le film, tourné au Maroc, voulait retrouver une certaine vérité documentaire, comme le montrait l'utilisation des décors et de la musique; mais il était surtout centré sur une vision revisitée du drame, et un Christ très inhabituel, à la psychologie complexe et torturée. La "dernière tentation" était une sorte de deuxième chance, la possibilité d'un accomplissement simplement humain, accordée in extremis par le romancier et le cinéaste au personnage: c'est cette hypothèse que les catholiques traditionnalistes ne pouvaient pas accepter. Passionné depuis toujours par la figure du Christ et par le thème de la souffrance rédemptrice, Martin Scorcese désirait donner corps à sa vision: non dénuée d'intérêt, mais trop littérale et trop personnelle à la fois, cette version du sujet est malheureusement l'un des films les moins réussis de son auteur...

Et La Passion de Mel Gibson? Il est difficile, avouons-le, de parler, en bien ou en mal, d'un film que l'on n'a pas vu, et dont on ne connaît que quelques images et la polémique qu'il soulève. Tout au plus peut-on formuler quelques remarques.
On reproche au film sa violence. Mais celle-ci est liée à l'histoire même, qui se termine forcément par une mise à mort, et elle était également très présente dans La Dernière Tentation. Mais on peut ajouter cependant que la représentation de cette violence peut être modulée par la mise en scène, par le choix des images au montage, et qu'elle peut donc être soulignée ou au contraire dépassée. La représentation de la violence que l'on a pu observer dans Braveheart, du même metteur en scène, laisse à penser qu'il n'a pas dû avoir la main très légère... On peut ajouter également qu'en concentrant son scénario sur les douze dernières heures de la vie du Christ, il a privilégié justement la partie la plus violente de l'histoire, au risque d'occulter le message d'amour et d'abnégation que véhiculent par ailleurs les Evangiles.
On reproche au cinéaste d'avoir choisi de tourner son film en latin et en araméen. Ce choix a le mérite de n'être pas celui de la facilité; il soulève la suspicion lorsqu'on sait que Gibson, catholique particulièrement traditionnaliste, préfère entendre la messe en latin plutôt qu'en "langue vulgaire". De plus, ce recours aux langues qui sont originellement celles de l'histoire racontée va de pair avec le désir de présenter le film comme une version enfin véridique de cette histoire, alors qu'il ne s'agit, comme nous l'avons montré, que d'une nouvelle version succédant à beaucoup d'autres. On a dit que l'araméen, utilisé dans le film par le peuple juif, hostile à Jésus, rappelait les sonorités de la langue arabe, et pouvait donc renforcer la méfiance de certains spectateurs vis-à-vis du monde mususlman. On peut répondre à cela que, selon toute vraisemblance, l'acteur qui joue le Christ s'exprime lui-même dans cette langue, ce qui désamorce l'argument...
Enfin, on reproche au film son antisémitisme. Il faut avouer qu'une représentation négative du rôle joué à l'époque par le peuple juif est difficilement évitable, vu le sujet choisi. Les quatre Evangiles évoquent la difficulté que le Christ eut à se faire entendre de ses compatriotes: "nul n'est prophète en son pays". Mais ils montrent aussi, par ailleurs, l'espoir et l'adhésion que son message et ses actes ont pu susciter, en particulier chez les plus démunis. Le réalisateur semble suivre plus précisément la version présentée par l'Evangile de Jean, qui est le plus tardif et le plus partial des quatre textes, mais qui est aussi celui que la tradition picturale et littéraire suit le plus fréquemment. Cet Evangile est ainsi le seul à évoquer longuement -- contre toute vérité historique, mais les buts du texte sont autres -- les doutes de Pilate, le gouverneur romain, et sa tentation de libérer Jésus. Le problème de l'adaptation proposée par Mel Gibson est qu'elle ne se présente pas comme telle, mais comme une reconstitution authentique de la véritable histoire, guidée, d'après certains propos tenus par le réalisateur, par une inspiration divine... Le discours de Mel Gibson n'est d'ailleurs pas tout à fait cohérent à cet égard, puisqu'il dit par ailleurs s'être inspiré aussi des écrits d'une mystique du XVIIIe siècle, Catherine Emmerich, qui comportent des opinions parfois antisémites: cette condamnation des Juifs comme meurtriers du Christ, courante à l'époque, a été rejetée dans les années 1960 par le concile Vatican II, dont Gibson récuse d'ailleurs les positions (cf l'article publié à ce propos dans Télérama, n°2823 du 21 février 2004).
Ces discours de l'auteur sur son film nient la singularité incontournable de sa vision d'individu et d'artiste -- que revendiquaient clairement Pasolini, Godard et Scorcese --; le titre choisi pour l'oeuvre est d'ailleurs révélateur à cet égard: il s'agirait de La Passion, comme s'il y avait coïncidence absolue entre l'épisode vécu et la version qui en est donnée. Mais ils sont également contestables dans la mesure où ils "oublient" de rappeler la nature des sources qui ont nécessairement inspiré le scénario et qui sont, au premier chef, les Evangiles eux-mêmes, textes dont on sait bien, en particulier depuis la diffusion de l'excellente série documentaire Corpus Christi, réalisée par Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, qu'ils ne sont pas des documents historiques au sens scientifique du terme, mais des témoignages, des discours rapportés susceptibles de se confirmer, de se compléter entre eux, mais aussi de se contredire.

Il est gênant de voir un film contesté, parfois a priori, pour des aspects qui se révèlent liés à son sujet même, la polémique actuelle révélant l'intérêt qu'il suscite dans une société qui, bien que relativement déchristianisée, est finalement toujours intriguée par le fait religieux, mais révélant aussi un certain nombre d'ignorances. Mais après les attaques parfois très virulentes lancées contre certaines oeuvres antérieures, il est gênant également de voir un certain catholicisme traditionnaliste prendre fait et cause pour un film qui, comme toute oeuvre d'art, devra être jugé selon des critères artistiques, esthétiques, ainsi que pour son honnêteté intellectuelle, et non pas encensé parce qu'il représenterait une expérience émotionnelle et spirituelle "authentique": cette expérience-là est celle de la foi, qui n'a pas besoin d'images, surtout si, comme on le craint, elles véhiculent la violence et la haine plus que l'amour et l'ouverture à l'autre.

 

Catherine Raucy
25 février 2004