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Avec
In America, Jim Sheridan nous livre un film coloré
et grave, lumineux et tendu, un conte pour enfants où ne
manquent ni les monstres, ni les bonnes fées, ni les ogres,
ni le spectre de la mort. Le réalisateur et producteur irlandais
s'était signalé jusqu'ici par des films plutôt
sombres, marqués par leur engagement politique et social
-- My left foot (1989), Au nom du père (1993),
The Boxer (1997), tous trois interprétés par
Daniel Day-Lewis, dans des rôles énergiques et révoltés
--. In America semble relever d'une inspiration très
différente: New-York remplace l'Irlande, et le film évoque
l'histoire d'un jeune couple et de ses deux petites filles, et leur
installation dans un secteur défavorisé de Manhattan.
Mais Sheridan retrouve en fait, avec d'autres couleurs, d'autres
visages, certains des thèmes qui traversaient ses films précédents:
la famille, la vie des petites gens et des marginaux, la lutte contre
la déréliction sociale. La séquence finale
des Raisins de la colère, de John Ford, entrevue sur
un écran de télévision, rassemble d'ailleurs
tous ces thèmes, et indique une des références
possibles de Sheridan: son cinéma, en traversant l'Atlantique,
continue à parler pour le même camp.
Mais à cinquante-trois ans le réalisateur irlandais
choisit donc de se consacrer à un sujet plus intime, inspiré
par certains éléments de sa propre histoire familiale:
la relation parents-enfants, la découverte d'un nouvel
espace, la reconstitution de liens sociaux et aussi souterrainement,
le travail de deuil. Traités à égalité
par le récit, les quatre membres de la famille -- Johnny,
le père, entreprenant et joueur; Sarah, la mère, inventive
et tendre; Christy, la grande soeur d'une dizaine d'années,
et Ariel, la petite soeur -- portent en eux un fantôme, celui
du petit Frankie, mort quelques mois auparavant d'une tumeur
au cerveau. Pour chacun d'entre eux, l'enfant mort est
toujours présent, fêlure toujours ouverte malgré
leur désir de vivre, d'être heureux ensemble,
de prendre leur place dans un pays nouveau, quelles que soient les
difficultés matérielles qu'ils rencontreront.
Car ils se révèlent magiquement capables de transformer
l'immeuble insalubre et le quartier sinistré où
ils élisent domicile en un paradis pour les enfants: une
douche en temps de canicule, une glace mangée un soir d'orage
sont autant de fêtes; une barque de fête foraine devient
le lieu d'un suspens haletant, et d'une victoire sur la
misère et la peur de tout perdre. Et même le voisin
farouche, le peintre noir comme la nuit dont les tableaux ont la
violence de ceux de Jean-Michel Basquiat se laissera apprivoiser
par les deux petites filles.
Aux yeux des enfants, en effet, les adultes apparaissent comme des
anges protecteurs ou des ogres faciles à dompter, gardiens
d'un monde magique aux bornes duquel rôdent la détresse
matérielle, la folie et la peur de la mort. Double enfantin
du cinéaste, Christy, la narratrice, est à la fois
celle qui "fait tenir"la famille par ce récit enchanté
et celle qui capte et garde en mémoire, grâce à
sa caméra vidéo, les souvenir douloureux et les ombres
qui guettent les siens. Ce film étrange et touchant, maladroit
et passionné, raconte avec une étonnante jeunesse
de regard un apprentissage de la vie, de la mort et du rapport aux
autres, de la douloureuse et tendre condition humaine.
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