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On dit
souvent qu'un artiste réalise toujours la même oeuvre.
Pour la cinéaste néo-zélandaise Jane Campion,
cette oeuvre montrerait à coup sûr une femme à
la recherche d'elle-même, de son moi féminin. Souvent
bizarres, étrangères chacune à leur façon,
les héroïnes que Jane Campion s'est choisies ont toutes
quelques chose de marquant, qu'on aime ou pas le film dans lequel
elles paraissent: Sweetie, irritante, inquiétante
et pathétique; l'écrivain Janet Frame dans Un Ange
à ma table, fille mal aimée, poussée à
la folie jusqu'à ce qu'elle découvre l'écriture;
Ada, la pianiste muette de La Leçon de piano, qui
découvrait en quelques mois deux mondes inconnus, une forêt
du bout du monde et sa propre sensualité; Isabel, l'élégante
héroïne de Portrait de femme, hésitant
entre deux aspects d'elle-même jusqu'à se tromper irrémédiablement;
Ruth, jeune américaine convertie à la spiritualité
hindoue, qui affirmait magnifiquement la valeur de ses choix face
à sa famille et à son "désenvoûteur"
dans Holy Smoke. Au-delà de leurs différences
de facture et de cadre, de la grande bourgeoisie américaine
de la fin du XIXe siècle (Portrait de femme) à
la marginalité la plus contemporaine (Sweetie), toutes
ces oeuvres -- et ce n'est pas si courant --, sont fortement centrées
sur un personnage féminin, explorent ses interrogations,
son malaise, et valorisent, en fin de compte, les décisions
que cette femme prend pour elle-même, dans la mesure où
elles sont en harmonie avec son moi profond, et non pas dictées
par les convenances ou la crainte de s'engager.
Frannie, une
prof d'université un peu coincée, un peu grise,
et Pauline, sa soeur aux moeurs très libres, sont les nouvelles
figures de cette recherche, dont le thème est intégré
cette fois dans le cadre d'un polar, d'un film noir qui
entraîne le spectateur dans les tréfonds dangereux
de la grande ville. La narration entrelace donc deux trames: celle
d'un thriller sombre, à la Thomas Harris, racontant
la recherche d'un tueur en série qui a massacré
plusieurs femmes dans le quartier où vit Frannie, et celle
du "film de femmes" évoquant les interrogations
de l'héroïne sur ses sentiments et sur son rapport
à la sensualité. Filmée dans une lumière
chaude et dorée, la ville de New-york apparaît d'abord
comme un environnement ouaté, au charme presque nostalgique
(le quartier où vit Frannie date du début du XXe siècle).
Les dessous plus troubles de ce décor urbain apparaissent
ensuite: des bars un peu louches, la boîte de strip-tease
au-dessus de laquelle vit Pauline, un commissariat de police, une
laverie automatique souillée de sang par le dernier crime
du tueur. Mais le film, suivant le regard de Frannie, établit
entre ces différents lieux une continuité. Professeur
de littérature -- un cours sur Virginia Woolf renvoie au
désir d'une "chambre à soi", d'un
espace intime et d'une vision personnelle du monde -- Frannie
en effet s'intéresse aussi à ce qui peut paraître
contituer l'envers de la littérature, l'argot des
bas-fonds et des quartiers défavorisés, et cette recherche
l'amène à cotoyer un monde autre, qui n'a
rien à voir avec l'université: le film d'ailleurs
ne montre que très peu ce milieu protégé, comme
si la vraie vie était ailleurs, dans les rues, les bars,
au contact d'hommes et de femmes étrangers au monde
de la littérature, poursuivant leur vie avec leurs mots,
leurs désirs à eux, existant comme corps, comme paroles,
comme vision du monde, chacun à leur manière.
L'intrigue
policière peut sembler la partie la plus faible du film;
elle paraît parfois dramatiser inutilement un univers très
riche en lui-même, comme une construction un peu boîteuse
-- la résolution de l'enquête semble un peu brutale
et n'est pas parfaitement vraisemblable -- imposée à
un kaléidoscope d'impressions et de sensations. Au coeur
de l'intrigue même, certains plans préservent
cette vision intime, images volées, étrangères
au contexte -- un coin de rue, une branche d'arbre, une fille
qui court --, traduisant une errance, la distraction d'un regard
rêveur, une échappée de l'esprit hors du
drame. Mais Jane Campion, comme elle l'a fait dans d'autres
films, adopte le parti de couler son univers dans une véritable
forme narrative, dans une dramaturgie lisible, fût-ce au prix
d'un certain classicisme; et sa façon d'aborder
le thriller reste néammoins très originale et personnelle.
Dans In
the cut, l'intrigue criminelle est en effet abordée de
biais, selon le point de vue d'un personnage marginal; contactée
comme un témoin possible, Frannie se découvre vite
doublement fascinée: par la réalité morbide,
profondément dérangeante que constituent ces crimes
qui se déroulent dans son environnement proche, mais aussi
par le policier qui est venu l'interroger. Le film devient dés
lors une évocation du désir féminin, du regard
troublé que pose l'héroïne sur cet homme si étranger
à son milieu: cet homme, elle pense l'avoir surpris dans
une scène érotique, elle le soupçonne ensuite
d'être le tueur lui-même; et son désir pourtant
ne se détourne pas. Eros et Thanatos sont ici étroitement
confondus, de même qu'un corps peut représenter successivement
la vie, le désir, la souffrance et la destruction. Face à
une Meg Ryan transformée, qui a accepté de quitter
son apparence de charmante poupée blonde pour incarner une
fille mal dans sa peau et dans sa vie, à la fois attirée
et effrayée par les pulsions qu'elle découvre en elle,
l'acteur Mark Ruffalo impose une présence masculine troublante,
un mélange de tendresse et de brutalité plutôt
inédit au cinéma, où les "obscurs objets
du désir" sont plus souvent les femmes que les hommes...
Et dans le rôle de Pauline, l'étrange Jennifer Jason
Leigh évoque une féminité à la fois
épanouie et autodestructice, comme si elle explorait déjà
les limites du domaine que l'héroïne découvre
pas à pas, étape par étape, entre le film noir
et l'histoire d'amour.
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