ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Doifel Videla


In the cut
un film de Jane Campion,
d'après un roman de Susanna Moore,
avec Meg Ryan, Mark Ruffalo, Jennifer Jason Leigh, Kevin Bacon

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

  On dit souvent qu'un artiste réalise toujours la même oeuvre. Pour la cinéaste néo-zélandaise Jane Campion, cette oeuvre montrerait à coup sûr une femme à la recherche d'elle-même, de son moi féminin. Souvent bizarres, étrangères chacune à leur façon, les héroïnes que Jane Campion s'est choisies ont toutes quelques chose de marquant, qu'on aime ou pas le film dans lequel elles paraissent: Sweetie, irritante, inquiétante et pathétique; l'écrivain Janet Frame dans Un Ange à ma table, fille mal aimée, poussée à la folie jusqu'à ce qu'elle découvre l'écriture; Ada, la pianiste muette de La Leçon de piano, qui découvrait en quelques mois deux mondes inconnus, une forêt du bout du monde et sa propre sensualité; Isabel, l'élégante héroïne de Portrait de femme, hésitant entre deux aspects d'elle-même jusqu'à se tromper irrémédiablement; Ruth, jeune américaine convertie à la spiritualité hindoue, qui affirmait magnifiquement la valeur de ses choix face à sa famille et à son "désenvoûteur" dans Holy Smoke. Au-delà de leurs différences de facture et de cadre, de la grande bourgeoisie américaine de la fin du XIXe siècle (Portrait de femme) à la marginalité la plus contemporaine (Sweetie), toutes ces oeuvres -- et ce n'est pas si courant --, sont fortement centrées sur un personnage féminin, explorent ses interrogations, son malaise, et valorisent, en fin de compte, les décisions que cette femme prend pour elle-même, dans la mesure où elles sont en harmonie avec son moi profond, et non pas dictées par les convenances ou la crainte de s'engager.

Frannie, une prof d'université un peu coincée, un peu grise, et Pauline, sa soeur aux moeurs très libres, sont les nouvelles figures de cette recherche, dont le thème est intégré cette fois dans le cadre d'un polar, d'un film noir qui entraîne le spectateur dans les tréfonds dangereux de la grande ville. La narration entrelace donc deux trames: celle d'un thriller sombre, à la Thomas Harris, racontant la recherche d'un tueur en série qui a massacré plusieurs femmes dans le quartier où vit Frannie, et celle du "film de femmes" évoquant les interrogations de l'héroïne sur ses sentiments et sur son rapport à la sensualité. Filmée dans une lumière chaude et dorée, la ville de New-york apparaît d'abord comme un environnement ouaté, au charme presque nostalgique (le quartier où vit Frannie date du début du XXe siècle). Les dessous plus troubles de ce décor urbain apparaissent ensuite: des bars un peu louches, la boîte de strip-tease au-dessus de laquelle vit Pauline, un commissariat de police, une laverie automatique souillée de sang par le dernier crime du tueur. Mais le film, suivant le regard de Frannie, établit entre ces différents lieux une continuité. Professeur de littérature -- un cours sur Virginia Woolf renvoie au désir d'une "chambre à soi", d'un espace intime et d'une vision personnelle du monde -- Frannie en effet s'intéresse aussi à ce qui peut paraître contituer l'envers de la littérature, l'argot des bas-fonds et des quartiers défavorisés, et cette recherche l'amène à cotoyer un monde autre, qui n'a rien à voir avec l'université: le film d'ailleurs ne montre que très peu ce milieu protégé, comme si la vraie vie était ailleurs, dans les rues, les bars, au contact d'hommes et de femmes étrangers au monde de la littérature, poursuivant leur vie avec leurs mots, leurs désirs à eux, existant comme corps, comme paroles, comme vision du monde, chacun à leur manière.

L'intrigue policière peut sembler la partie la plus faible du film; elle paraît parfois dramatiser inutilement un univers très riche en lui-même, comme une construction un peu boîteuse -- la résolution de l'enquête semble un peu brutale et n'est pas parfaitement vraisemblable -- imposée à un kaléidoscope d'impressions et de sensations. Au coeur de l'intrigue même, certains plans préservent cette vision intime, images volées, étrangères au contexte -- un coin de rue, une branche d'arbre, une fille qui court --, traduisant une errance, la distraction d'un regard rêveur, une échappée de l'esprit hors du drame. Mais Jane Campion, comme elle l'a fait dans d'autres films, adopte le parti de couler son univers dans une véritable forme narrative, dans une dramaturgie lisible, fût-ce au prix d'un certain classicisme; et sa façon d'aborder le thriller reste néammoins très originale et personnelle.

Dans In the cut, l'intrigue criminelle est en effet abordée de biais, selon le point de vue d'un personnage marginal; contactée comme un témoin possible, Frannie se découvre vite doublement fascinée: par la réalité morbide, profondément dérangeante que constituent ces crimes qui se déroulent dans son environnement proche, mais aussi par le policier qui est venu l'interroger. Le film devient dés lors une évocation du désir féminin, du regard troublé que pose l'héroïne sur cet homme si étranger à son milieu: cet homme, elle pense l'avoir surpris dans une scène érotique, elle le soupçonne ensuite d'être le tueur lui-même; et son désir pourtant ne se détourne pas. Eros et Thanatos sont ici étroitement confondus, de même qu'un corps peut représenter successivement la vie, le désir, la souffrance et la destruction. Face à une Meg Ryan transformée, qui a accepté de quitter son apparence de charmante poupée blonde pour incarner une fille mal dans sa peau et dans sa vie, à la fois attirée et effrayée par les pulsions qu'elle découvre en elle, l'acteur Mark Ruffalo impose une présence masculine troublante, un mélange de tendresse et de brutalité plutôt inédit au cinéma, où les "obscurs objets du désir" sont plus souvent les femmes que les hommes... Et dans le rôle de Pauline, l'étrange Jennifer Jason Leigh évoque une féminité à la fois épanouie et autodestructice, comme si elle explorait déjà les limites du domaine que l'héroïne découvre pas à pas, étape par étape, entre le film noir et l'histoire d'amour.

Catherine Raucy