ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Stéphane Popu


Pas sur la bouche,
un film d'Alain Resnais,
avec Sabine Azéma, Pierre Arditi, Lambert Wilson, Isabelle Nanty,
Jalil Lespert, Audrey Tautou, Daniel Prévost et Darry Cowl

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

  Le genre musical est à la mode sur les scènes françaises, mais aussi au cinéma. Après Les Sentiments, adorable comédie de Noémie Lvovsky, dont l'intrigue était commentée par un choeur facétieux et coloré, Alain Resnais propose, en cette veille de Noël et de réveillon, une authentique opérette de l'entre-deux-guerres composée en 1925 par Maurice Yvain et André Barde. Avec Mélo, en 1986, le cinéaste avait déjà porté à l'écran une oeuvre de la même période, en l'occurrence une pièce d'Henry Bernstein. Mais le ton de sa dernière oeuvre est bien plus léger, et son principe rappelle celui adopté dans On connaît la chanson, le précédent film du réalisateur. Mais dans ce dernier les standards de la variété française, chantés par leurs interprètes d'origine, "prêtaient" une voix et un texte aux états d'âmes de héros dépressifs et très contemporains, et le procédé faisait rire, tout en frappant par sa justesse. Avec Pas sur la bouche, Resnais renonce à ce "collage" habile et surprenant, et prend son "scénario" au pied de la lettre: l'intrigue a le parfum suranné d'un vaudeville légèrement égrillard (une grande bourgeoise flirte tout en entendant ne se livrer qu'à son mari, pendant qu'une ingénue rêve de s'abandonner aux bras d'un jeune artiste plein de tempérament...), et les chansons que les personnages entonnent toutes les dix minutes environ viennent toutes de l'oeuvre originale, même si l'orchestration virtuose de Bruno Fontaine leur redonne un petit coup de jeune. De même, l'effet comique des anachronismes et du mariage des voix qui faisait le charme de On connaît la chanson (on se rappelle, par exemple, d'un Jean-Pierre Bacri atrabilaire fredonnant un refrain de music-hall des années 40...) disparaît ici, où chacun, chanteur chevronné ou pas, de Darry Cowl et Lambert Wilson à Jalil Lespert, chante sa partie, qu'elle soit fantaisiste ou sentimentale.

A la fois cossu et kitsch, le décor ajoute au plaisir, un décor 1925 pur sucre où ne manque pas un bibelot, du salon monumental à la garçonnière douillette, tapissée de soies chinoises et de tableaux galants. Et le spectateur se retrouve dés lors transporté loin de sa vie quotidienne, dans un luxe semblable à celui qu'il pouvait goûter dans les comédies élégantes de Lubitsch ou de Grégory La Cava: il y a du plaisir, en effet, à voir marivauder des femmes charmantes en robe du soir et des messieurs chics en smoking (dans les costumes joliment conçus par Jackie Budin, qui également habillé Les Sentiments); et si les unes et les autres hésitent constamment entre la séduction et le ridicule, le plaisir n'en sera que plus grand. Artifice et sens du rythme semblent être en effet les maîtres-mots de ce film, où tout semble avoir été prévu pour mettre à l'aise les acteurs et offrir au public un spectacle dont chaque détail est soigné sans autant empeser le résultat final. Les chansons, enregistrées en play-back avant le tournage, ont dicté le tempo du jeu avant que le montage-son ne les fonde impeccablement dans le dialogue; l'artifice assumé et accepté de la comédie musicale est présent dés le prologue, et le filmage, en dehors de quelques gros plans où les personnages prennent le public pour complice, offre aux acteurs un cadre large et des mouvements de caméra souples, où leur jeu peut se développer à l'aise. Gilberte Valandray et son mari passent "magiquement" du salon à la cuisine, pour se déclarer leur amour au-dessus de la marmite où fume le court-bouillon destiné à la cuisson des homards; et au troisième acte, une cour d'imeuble qui fleure bon le décor de studio voit défiler successivement tous les personnages que Mme Foin, la concierge, introduit les uns après les autres dans la garçonnière chinoise, comme dans la malle d'un prestidigitateur: les lois du vaudeville (portes ouvertes ou fermées au bon moment, jeune femme en pyjama et situations compromettantes) sont particulièrement respectées dans cette dernière partie de l'intrigue.

Cette manière de "ressusciter" une oeuvre théâtrale passée de mode rappelle un peu l'adaptation qu'avait effectuée François Ozon avec Huit Femmes, inspiré d'une pièce de Robert Thomas. Comme Ozon, Resnais respecte le principe du huis-clos théâtral et de la tension dramatique reposant sur le maintien ou la divulgation d'un secret. Comme lui, il prend le parti de la reconstitution d'époque et joue même "le grand jeu", là où le jeune réalisateur en restait à une évocation plus stylisée. Et Ozon semblait lui aussi renouer avec le genre de la comédie musicale lorsqu'il faisait entonner à ses comédiennes une chanson destinée à approfondir la "couleur" de leur personnage (l'orchestrateur de ces chansons était d'ailleurs Bruno Fontaine). Mais dans Huit Femmes, il était question d'un meurtre, de l'affrontement des haines et des égoïsmes, du mensonge de l'harmonie familiale, et le film tournait peu à peu au jeu de massacre. Pas sur la bouche "pointe", il est vrai, les ridicules d'une bourgeoisie riche et futile, éprise de modernismes voyants et de divertissements mondains, tentée par le nationalisme de l'Action française. Mais son intrigue, en apparence plus conventionnelle, a pour moteur l'amour, le désir et la quête du bonheur; elle révèle, derrière les marivaudages, des malaises parfois ridicules, mais universels: répugnance devant le corps, frustrations du désir, théories de la jalousie; ces élégants sont à la fois des marionnettes comiques et des êtres de chair, que Resnais observe avec un sourire amusé, mais qui n'a rien de méprisant, et auxquels le jeu des acteurs donne une indiscutable présence.

Familiers ou nouveaux venus, ces acteurs sont en effet tous utilisés au mieux de leur talent. On retrouve les habitués du cinéma de Resnais: Sabine Azéma, délicieuse en grande bourgeoise aguichante et effarouchée; Pierre Arditi, qui assume avec panache un personnage de mari trop sûr de lui et parfois inquiétant; et Lambert Wilson compose avec gourmandise un personnage d'Américain rigide et finalement touchant, autour duquel va tourner toute l'intrigue. Mais on découvre aussi Audrey Tautou et Isabelle Nanty, toutes deux bien loin de la fantaisie populaire d'Amélie Poulain, la première exquise en chapeau cloche, la seconde épatante en vieille fille bougonne et complice dont les chansons révèleront la voix pure et la sentimentalité ingénue. Daniel Prévost papillonne en Dom Juan malchanceux, et la séduction animale et un peu maladroite de Jalil Lespert renouvelle un personnage de bohème qui aurait pu paraître un peu fade sans cela. Quant à Darry Cowl en Madame Foin, il va sans dire qu'avec cette "dame"-là on regarde bien volontiers "par le trou, par le trou de la serrure"...

Catherine Raucy