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"Lintrusion de la tragédie
grecque dans le roman policier": cette formule inspirée
à Malraux par la lecture du Sanctuaire de Faulkner
peut être en tous points appliquée au dernier film
de Clint Eastwood. Du roman policier il emprunte en effet la trame:
le meurtre, l'enquête, l'émergence progressive des
hypothèses concernant le coupable, les fausses pistes, la
vérité enfin découverte. Mais le genre fournit
aussi à l'oeuvre son atmosphère de film noir, ainsi
que la manière dont elle révèle progressivement
un univers social, celui d'une banlieue peu favorisée de
Boston, au bord de la Mystic River. Sans s'attarder, en se concentrant
simplement sur ses trois héros, Jimmy le petit caïd,
Dave le loser et Sean le gamin de banlieue devenu flic, Eastwood
esquisse en effet le portrait d'un milieu, celui des fils d'immigrés
irlandais catholiques, attachés à leur famille, à
leur communauté par des liens indéfectibles. Ces liens,
que Sean renoue sans l'avoir voulu, Dave tente péniblement
de les maintenir depuis trente ans; et ces liens sont la part lumineuse
de l'existence de Jimmy, avant qu'ils ne deviennent sa part d'ombre.
Mais l'influence du roman policier ne ferait de Mystic River
qu'un thriller sociologique parmi tant d'autres, si son histoire
ne plongeait pas plus loin dans le passé, dans l'enfance
et la jeunesse des trois protagonistes. Le meurtre brutal de Cathy,
la fille aînée de Jimmy, renvoie ainsi à un
autre crime, évoqué dans la première séquence
du film: dans ce même quartier de Boston, par un après-midi
paisible, trois jeunes garçons s'amusent à graver
leurs noms dans une plaque de ciment frais. Se faisant passer pour
un policier, un homme les interrompt, les menace de sanctions et
fait monter l'un d'entre eux, le plus malhabile, le plus vulnérable
peut-être, dans une voiture qui disparaît au bout de
la rue. Le plan qui montre ce départ, long et fixe, a le
caractère inexorable d'un arrêt du destin: le garçon,
Dave, sera retrouvé quelques jours plus tard, et le cinéaste
ne laissera entrevoir de lui que quelques regards de bête
traquée. En enlevant l'enfant, en lui faisant subir les sévices
que l'on devine, le faux représentant de la loi n'a pas seulement
dégradé un innocent: il a aussi rompu les liens qui
l'attachaient à ses amis, à sa communauté --
et le jeu hagard de Tim Robbins montre bien l'égarement,
la perte de repères et d'appuis dont souffre ce personnage
qui se voit lui-même, trente ans après les faits, comme
une sorte de mort-vivant --. Mais le criminel a dégradé
également l'image de la loi, et ce n'est peut-être
pas un hasard si Sean (que joue sobrement Kevin Bacon) est devenu
policier, comme s'il voulait par là restaurer cette image;
et ce n'est peut-être pas un hasard si Jimmy est devenu chef
d'une bande de braqueurs et plus tard, comme on le comprend à
demi-mots, petit chef mafieux, dans un quartier qui représente,
d'une certaine manière, son royaume. D'abord montré
comme un commerçant, un père de famille attaché
à ses filles, à tout ce qu'elles représentent
de son histoire personnelle, Jimmy révèle peu à
peu la face cachée de son personnage, en particulier à
travers les activités de ses hommes de main, les bien nommés
frères Savage (sauvage). Le jeu nerveux, presque excessif
de Sean Penn traduit tout ensemble la violence rentrée du
personnage, et son profond désarroi.
Le destin des trois garçons est ainsi lié à
cet après-midi de leur enfance, dont le traumatisme ne s'effacera
jamais; le souvenir en réapparaît d'ailleurs immédiatement
après la découverte du meurtre de Cathy, et certaines
images de la séquence d'ouverture vont hanter littéralement
le film, et la conscience des protagonistes. Cette impossibilité
de réparer, de guérir a été étudiée
par la psychologie moderne; mais elle est aussi une des données
du mythe, du substrat primitif qui subsiste dans la société
contemporaine. En séparant du reste de Boston le territoire
de Jimmy, qui est aussi le lieu de son enfance et de celle de ses
amis, la Mystic River en fait un équivalent du Purgatoire,
de ce lieu où les âmes errent sans être damnées
ni sauvées, hantées par la conscience de leurs péchés.
Aucun des personnages ne peut durablement s'éloigner
de ce lieu, s'en libérer, se défaire du moi ancien
et de sa blessure inguérissable.
Le film aurait dû s'ouvrir sur la première communion
de la fille cadette de Jimmy, c'est-à-dire sur l'intégration
de la fillette à la communauté catholique. Le meurtre
de Cathy renvoie au contraire tous les personnages dans le royaume
des ombres, ce que montrent bien la photographie, aux tons sombres
et froids, et la dernière partie, entièrement nocturne.
Et dans ce royaume la logique des comportements obéit non
pas à la raison ou à la morale, mais à l'instinct:
instinct de vengeance, instinct de violence, instinct qui fait rendre
le mal pour le mal. De façon presque obligée, les
soupçons se portent en effet sur Dave: celui qui a été
en contact avec le mal a désormais partie liée avec
lui, ne peut qu'être tenté de le reproduire. Et
l'élimination violente de ce coupable désigné,
même si elle rend irréparable une erreur, aura pour
effet de purger la communauté du traumatisme originel. La
musique et les couleurs lumineuses de la fête de Colombus
Day, qui accompagnent l'épilogue du film, semblent dés
lors sceller la réconciliation d'une société
purifiée par le sacrifice de la victime, par l'élimination
de la souillure ancienne que sa présence rappelait sans cesse.
Mais cette réconciliation dissimule en fait le cheminement
souterrain d'une vengeance presque aussi ancienne, survivance
d'un code d'honneur lui-même primitif, qui un jour
se retournera contre celui qui l'a initiée, à
moins que la loi des hommes ne le rattrape. Et Jimmy, tel un nouveau
Macbeth, écoute sa femme qui l'approuve d'avoir
ainsi enchaîné le crime au crime, pourvu que cela permette
son ascension vers le pouvoir. Ce personnage passe ainsi d'un
univers tragique à un autre, du monde d'Eschyle à
celui de Shakespeare; mais cette deuxième tragédie
en reste à son prologue...
Mystic River, malgré ses apparences contemporaines,
dévoile donc, à travers le récit d'un fait
divers et l'évocation de la vie d'une petite communauté,
une vision fondamentalement tragique des destinées humaines.
Et le cinéaste ne craint pas d'approfondir la dimension morale
de son histoire jusqu'à prendre le risque de dérouter
le spectateur, afin de mettre en évidence les forces souterraines
qui régissent, encore et toujours, les comportements des
mortels
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