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L'été, c'est la saison
des reprises. En ce début d'automne, il est possible encore de voir
Wanda de Barbara Loden, un film rare, inclassable, que les
cinémas MK2 Beaubourg (3e arr.) et Saint-André-des-arts (6e arr.)
programment depuis début juillet.
Ca commence, ou presque, quelque part en
Pennsylvanie, dans une mine de charbon à ciel ouvert. Sur l'immense
étendue noirâtre et caillouteuse, Wanda avance péniblement, petite
silhouette frêle, avec son chemisier clair, son pantalon blanc,
ses sandales et les improbables bigoudis avec lesquels elle tente
de discipliner une chevelure blonde irrémédiablement raide et rebelle.
Le costume rappelle un peu la Marilyn des Misfits; mais au
lieu de l'adorable poupée hollywoodienne, nous n'avons ici que sa
version malingre et maladroite, avec au fond du coeur les mêmes
fêlures, la même inaptitude à vivre.
Ainsi vêtue, Wanda se rend au tribunal,
où doit être rendu le jugement de divorce qui la sépare de son mari
et de ses enfants. Mauvaise épouse, mère négligente, Wanda à la
dérive accepte sans protester les regards critiques et le jugement,
puis s'en va errer dans les rues en regardant dans les vitrines
des atours qui ne sont pas pour elle: elle trainera pendant toute
la première partie du film les mêmes vêtements trop clairs, bientôt
défraîchis, comme une peau trop vieille dont elle n'aurait ni le
courage, ni les moyens de se défaire. Désormais elle a perdu ses
bigoudis, et rassemble ses cheveux en un chignon dépenaillé; mais
c'est toujours le même chemisier fleuri de jeune fille qu'elle reboutonne
hâtivement, au sortir de la nuit qu'elle vient de passer avec un
représentant de commerce, un gros homme rougeaud pressé de quitter
le motel et de la laisser sur le bord de la route.
Telle Sue perdue dans Manhattan, Wanda
errera donc dans la nuit de la ville, jusqu'à ce qu'elle rencontre
Monsieur Dennis. Dans le film d'Amos Kollek, Sue faisait la connaissance
d'un beau garçon, et pouvait croire pendant quelques mois à une
liaison durable qui la sortirait de sa déveine. Barbara Loden, elle,
n'accorde à son héroïne qu'une liaison bizarre, moitié mutique,
basée dés le départ sur un malentendu, et qui pourtant fonctionne,
perdure, avance vaille que vaille. Monsieur Dennis -- Wanda ne l'appellera
jamais autrement -- semble à première vue un homme ordinaire, un
commis voyageur aux manières brusques auquel Wanda va s'accrocher,
comme elle s'est accrochée déjà à d'autres hommes. Lui la rudoie,
lui achète une garde-robe à son goût, la traite comme sa maîtresse,
mais aussi comme une gamine obtuse, comme un chien perdu qu'il aurait
recueilli; et elle, docile, accepte tout, sans presque poser de
questions. Peu à peu, la vérité se fait jour: Monsieur Dennis, comme
Wanda, est un fuyard, un gangster minable, et leur errance sur les
routes de l'Amérique ne rappelle que de loin celle de Bonnie and
Clyde ou celle des amants fiévreux de Gun crazy, même si,
pour les uns comme pour les autres, l'échec et la mort sont au rendez-vous.
Dans les dernières images du film, Wanda, retournée à sa solitude
sans but, s'endort dans un café au milieu d'une foule joyeuse, comme
si dans ce refuge d'une nuit elle pouvait s'abandonner enfin à sa
propre fragilité.
Rarement un réalisateur aura visiblement
aimé son personnage tout en lui faisant aussi peu de cadeaux; rarement
une actrice aura accepté un personnage aussi démuni, perdu, d'une
grâce de chat maigre, devenu à moitié sauvage et qui pourtant cherche
à être recueilli. Actrice et réalisatrice, Barbara Loden, qui fut
la femme du réalisateur Elia Kazan, imagina ainsi, dix ans avant
sa disparition, ce film unique et singulier par l'ensemble de ses
choix: une narration elliptique, au rythme irrégulier; des dialogues
rares, dénués d'explications; une photographie granuleuse, des plans
souvent filmés de très près, avec de beaux cadrages signés par Nicholas
T. Proferes. Héroïne paradoxale, si complètement à la marge qu'elle
en fait à la fois peur et pitié, avec même, à certains moments,
une sorte de loufoquerie triste, Wanda nous touche, et ne nous lâche
plus.
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