|
La
Fête du cinéma est passée, avec son cortège de productions américaines,
blockbusters plus ou moins sophistiqués (Matrix Reloaded,
X Men 2) ou films d'action plus ou moins décervelés (Fast
and furious 2), la cuvée de cette année offrant, comme on le
voit, une abondance de "sequels" (réutilisation d'une
formule déjà confortablement rentabilisée au box-office)... Les
chauvins pouvaient se rabattre sur des comédies à la française,
et à Chouchou ou Rires et châtiment préférer les allègres
Filles uniques imaginées par Pierre Jolivet. Et dans les
villes de province moyenne, les cinéphiles invétérés avaient peut-être
la chance de voir ou de revoir l'intriguant Dogville de Lars
von Trier, ou Attrape-moi si tu peux de Steven Spielberg,
charmante apologie d'une jeunesse superficielle. Quelques bonnes
séances en perspective dans une programmation qui tous les ans donne
un avant-goût des soldes d'été, en fournissant l'occasion de se
payer à bas prix des gadgets distrayants qu'on n'aurait pas pris
la peine d'acheter au prix fort. Mais quant à moi j'avais décidé
d'aller voir Dolls de Takeshi Kitano.
________________
Depuis Sonatine (1995) et surtout Hana-Bi (1997),
l'oeuvre de Kitano, cinéaste inclassable, bouffon impénitent côté
cour, esthète mélancolique côté jardin, est connue et reconnue en
Europe. Hana-bi surtout avait été perçu comme un feu d'artifice
-- c'est le sens du titre japonais --, feu d'artifice de violence
et de naïveté, de nostalgie et de couleurs, où l'histoire d'un policier
modèle devenu criminel par amour était ponctuée par des plans de
plages désertes, de banlieues modernes et par les tableaux bariolés
et naïfs peints par le réalisateur au moment où il se remettait
d'un accident qui avait failli lui coûter la vie. Il y a ainsi chez
Kitano une double attirance pour la mort et la légèreté, le mélo
et la farce, pour la violence la plus sombre et pour les fraîches
couleurs des dessins d'enfant.
Dans Dolls, la farce semble avoir pratiquement disparu;
Guignol est remplacé par les marionnettes du Bunraku et les héros
tragiques qu'elles incarnent. Une séquence de prégénérique montre
en effet un extrait de l'un de ces spectacles, donne à entendre
et à voir le poème lancinant, et le "jeu" fascinant de
ces poupées au masque de porcelaine, animées par des manipulateurs
impassibles. Cette ouverture rattache d'emblée le film au Japon
traditionnel, à un art codé et ritualisé, difficile d'accès pour
les Européens; en revenant ainsi aux racines de son art, et implicitement
aux maîtres qui l'ont précédé -- Kurosawa, Mizoguchi --, Kitano
semble refermer la parenthèse américaine ouverte par Aniki, mon
frère, un affrontement entre gangsters japonais et américains
où il semblait par moments se parodier pour mieux toucher un public
occidental. Mais Dolls n'est cependant pas une reconstitution
du Japon historique, plutôt une tentative pour construire autour
d'un thème éternel -- l'amour fou -- un récit qui unirait l'ancien
et le moderne et viserait en fait l'universel, et l'Occident autant
que l'Orient. Et dans ce conte en trois volets, les humains, manipulés
par leurs passions, offrent le spectacle de leurs erreurs et de
leurs errances aux marionnettes du bunraku, à ces simulacres splendidement
vêtus dont les visages de porcelaine, à l'entrée du film, fixent
le spectateur avec une insistance troublante.
Après le prélude commence donc le conte. Il montre d'abord
l'histoire tragique de deux amants: délaissée par son amoureux qui
en épouse une autre par intérêt, une jeune fille devient folle.
Alerté, le jeune homme déserte la cérémonie de son mariage pour
se dévouer désormais à celle qu'il aime, et se laisse entraîner
avec elle dans une errance désespérée. La narration, d'abord très
elliptique, procédant par flash-backs, se dilue, une fois le couple
reconstitué, en longues séquences d'attente et de divagations, où
seuls existent la patience de l'un et les efforts balbutiants de
l'autre pour se distraire de son propre enfermement. Le passage
du temps, la désocialisation progressive des deux amants sont figurés
par des éléments simples, très visuels: les cheveux qui s'allongent,
l'évolution des costumes, le passage des saisons. Et une fois que
le couple aura trouvé une façon d'aménager sa folie -- une longue
corde rouge reliant les deux personnages et figurant leur solidarité
indissoluble --, le Japon moderne pourra céder la place à un Japon
intemporel et sublimé: les cerisiers en fleurs du printemps, les
érables flamboyants de l'automne et les somptueux kimonos conçus
par Yohji Yamamoto sur le modèle de ceux portés par les marionnettes
du bunraku.
Les deux autres parties du conte semblent en apparence moins
stylisées: un vieux chef mafieux retrouve chaque samedi dans un
jardin public la femme qu'il a abandonnée trente ans auparavant,
quand il était encore simple ouvrier, et qui chaque semaine est
revenue fidèlement à la même place attendre l'amoureux disparu;
un jeune homme, fan d'une chanteuse adolescente, se crève les yeux
pour pouvoir approcher celle qu'il aime, qui vit recluse depuis
qu'un accident de la circulation l'a défigurée. A la folie calme
de la fiancée fidèle, préparant amoureusement
chaque semaine un plateau-repas pour celui qui l'a délaissée,
succèdent le clinquant des fanzines et des studios d'enregistrement,
les chansons sucrées et la beauté mutine d'une star en herbe. L'aliénation
d'un jeune adulte à cette culture adolescente, les manifestations
presque enfantines de son adoration pour la chanteuse pourraient
paraître ridicules. Mais Kitano, par certains rappels, certains
plans, et par l'orientation tragique de cette histoire, souligne
les parentés existant entre cette image de l'amour fou et les deux
autre visions qu'il en propose ; l'histoire de l'admirateur aveuglé
semble dés lors tout aussi digne d'intérêt et de compassion que
celle du vieux yakusa ou celle des amants sacrifiés. Après avoir
exposé son thème en lignes simples, chacune d'entre elles se terminera
par une mort absurde et inévitable, même celle qui semblait préférer
au tragique une nostagie paisible.
Evoquées ainsi, les trois intrigues peuvent sembler pauvres
et mélodramatiques. Mais la mise en scène de Kitano les transfigure
par l'extrême simplicité de sa narration, et surtout par la prééminence
accordée au langage visuel. Dolls est avant tout un film
de visages, d'êtres humains illustrant à travers la même folie tous
les âges de l'amour. Le jeu des acteurs, très retenu, peut sembler
peu expressif, les dialogues sont rares; mais cette économie de
moyens donne au film une intensité particulière, pousse le spectateur
à approfondir sa contemplation, à mieux capter chaque détail, chaque
vibration de ce jeu. Par ailleurs, ce film qui semble refuser l'action
et la psychologie traditionnelle fascine par sa splendeur visuelle,
par ses plans très composés et son goût de la couleur. Fait nouveau
dans l'oeuvre de Kitano, dont la filmographie privilégiait jusqu'à
présent le paysage urbain, la nature est ici très présente et montrée
dans toute sa magie. Végétation luxuriante, parterres de roses,
paysages de neige: ces décors se réfèrent à toute une tradition
de la peinture japonaise; mais ces images saturées de détails et
de couleurs pourraient tout aussi bien renvoyer à la peinture occidentale,
celle de l'impressionnisme ou celle d'un Klimt, qui lui aussi figurait
les beautés et les passions humaines au milieu d'une véritable débauche
ornementale. Enfin la couleur rouge, symbole très lisible de la
passion amoureuse, est ici un véritable leitmotiv, et donne au film
une unité visuelle -- chaque scène comportant sa "haute note
rouge" -- qui permet au spectateur de dépasser les ellipses
d'un montage parfois surprenant qui procède d'une logique poétique
et picturale plus qu'il ne suit les règles d'une narration classique.
Cinéaste "autodidacte", auteur complet de son film
-- il veille à la prise de vues, au montage et travaille en collaboration
étroite avec son musicien, Joe Hisaichi --, Takeshi Kitano s'est
imposé depuis une dizaine d'années comme une figure singulière du
cinéma mondial. Dolls confirme de façon éclatante ses qualités
de styliste, et montre à quel point il est capable de prendre des
risques, de renouveler son inspiration en faisant de l'amour, thème
galvaudé s'il en fût, le centre de son film, et de d'évoquer cette
passion mortifère à travers des images d'une fulgurante beauté.
Kitano fait les films qui lui plaisent, comme il lui plaît; il a
voulu ici privilégier le tragique, la splendeur et l'émotion: pari
tenu.
|