ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Mari Mahr


The Hours,
un film de Stephen Daldry,
avec Nicole Kidman, Julianne Moore, Meryl Streep,
Ed Harris, Stephen Dillane, Toni Collette et Jeff Daniels

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

  Jusqu'en l'an 2000, Stephen Daldry était avant tout metteur en scène de théâtre, et directeur entre autres du Royal Court Stage, à Londres. Billy Elliot, cette année-là, le consacre comme réalisateur de cinéma, et sa carrière internationale commence. Billy Elliot est un joli film, un conte de fées situé dans un univers volontiers fréquenté par Ken Loach, mais qui n'a pas l'acuité de ce réalisme social qui a permis la renaissance du cinéma britannique. Histoire d'un fils de mineur découvrant en lui une vocation de danseur classique, ce film a séduit un large public grâce à un mélange bien dosé de drame et de comédie, à la peinture des tendresses et des difficultés de la vie familiale, et à la fraîcheur et à la pugnacité du jeune Jamie Bell. Les autres thèmes abordés (la grève des mineurs, les insurrections de 1984 et l'homosexualité naissante d'un des copains de Billy) restaient les éléments d'un décor, et n'étaient pas traités comme ils avaient pu l'être dans My beautiful laundrette de Stephen Frears, dans The Navigators de Ken Loach ou même dans Les Virtuoses de Mark Herman. Cette introduction un peu longue veut montrer qu'en traversant l'Atlantique et en recevant le cadeau royal que constituent le matériau de The Hours et son casting impressionnant, Stephen Daldry était à la fois accueilli en prince et attendu au tournant.

 Le scénario lui-même est dans son principe une mise en abyme du travail qui a permis de passer du roman de Virginia Woolf, Mrs Dalloway, paru en 1925, au film de Stephen Daldry. A partir du roman, l'écrivain Michaël Cunningham a en effet imaginé un autre livre, Les Heures, qui superpose trois portraits, trois journées: l'un est vécue par la romancière elle-même (Nicole Kidman), au moment où elle commence l'écriture de son oeuvre; l'autre est vécue par Laura (Julianne Moore), une jeune mère de famille californienne, lectrice du roman dans les années 50; la troisième est vécue par Clarissa (Meryl Streep), une éditrice new-yorkaise, occupée à organiser une réception en l'honneur d'un de ses amis, un poète gravement malade qui l'a surnommée, il y a bien longtemps, Mrs Dalloway... Le livre de Michaël Cunningham a lui-même été adapté pour le cinéma par un dramaturge, David Hare, avant d'être réalisé par Daldry. La romancière, sa lectrice et son personnage; le roman, ses lecteurs-adaptateurs; et entre ces deux groupes, les actrices qui vont incarner les êtres postulés par l'existence même du roman initial.
  Le roman de Virginia Woolf a déjà été adapté au cinéma: ce film, sorti en 1997, réalisé par Marleen Gorris et interprété par la grande Vanessa Redgrave, a été jugé comme "un modèle d'équilibre et d'intelligence... à la fois ténu et d'une profondeur humaine confondante" (Aurélien Ferenczi pour Télérama). Mais le dipositif imaginé par Michaël Cunningham, et repris par les auteurs du film, est plus complexe. Il est l'occasion de traiter à la fois des problèmes de la création littéraire, du rapport du lecteur à l'oeuvre, mais aussi de la difficulté de vivre, de prendre conscience de ses choix pour les évaluer et les assumer. Programme particulièrement ambitieux, et que le film de Stephen Daldry ne réussit pas, me semble-t-il, à réaliser de façon convaincante.

   L'interprétation n'est pas en cause. Julianne Moore, lumineuse et fragile, incarne ici un personnage qui rappelle beaucoup, par son contexte et par son itinéraire, celui, plus complexe cependant, qu'elle jouait dans le très beau Loin du paradis, de Todd Haynes. Meryl Streep est impériale, entre assurance et désarroi, dans un rôle qui prolonge et adoucit celui que Woody Allen lui avait offert dans Manhattan, il y plus de vingt ans. Nicole Kidman, dans un rôle plutôt difficile -- la représentation de la création littéraire est une gageure sur le plan cinématographique --, parvient à convaincre, même si la métamorphose physique qu'elle s'impose ne paraît pas indispensable: quels que soient les efforts des maquilleurs, il manque à cette incarnation le regard intense de Virginia Woolf, celui que restituent par exemple les photos de Gisèle Freund. Et les acteurs ne sont pas en reste: face à elles, Ed Harris impose sa présence, et Stephen Dillane compose un Léonard Woolf tout à fait crédible.
   La photographie, parfois décorative -- ah, le charme d'un jardin anglais, le confort bohème d'un appartement new-yorkais... --, rend le film agréable à voir. Mais les décors semblent un peu trop présents, même si le réalisateur parvient parfois à les utiliser pour mettre en valeur, à travers eux, le malaise qui hante ses personnages : la détresse de Virginia et de Laura semble paradoxale dans le cadre idyllique de la campagne anglaise ou sous le soleil de la Californie prospère des années 50; elle sera à l'inverse clairement visible dans l'appartement délabré de Richard, le poète agonisant.

   Le problème vient plutôt de la manière dont le metteur en scène a exploité son matériau, a pensé sa mise en scène. L'entrelacement des trois histoires, que la différence des décors, des couleurs, des éclairages rend facile à déceler, est lourdement souligné, au début du film, par des inserts répétés -- un plan sur un bouquet de fleurs par exemple -- qui insistent sur les sutures du récit filmique. Ces coquetteries stylistiques inutiles tendent heureusement à disparaître ensuite; mais elles sont représentatives du dirigisme du metteur en scène, de son manque de confiance envers l'intelligence de son spectateur -- déjà visibles dans Billy Elliot --.
   Le traitement du récit-cadre (la journée vécue par Virginia Woolf) est assez criticable également dans la mesure où, par son organisation, il met en avant une vision essentiellement doloriste de la création littéraire. Le film en effet s'ouvre et se clôt sur le suicide de la romancière, survenu en 1941, soit plus de 15 ans après l'écriture de Mrs Dalloway, le montage parallèle utilisé dans cette première scène soulignant son caractère dramatique de façon assez indécente. Le reste de ce récit montre les débuts de l'écriture du roman, en insistant sur l'inadaptation de la jeune femme aux lois de la vie normale, telles qu'elles étaient conçues dans l'Angleterre des années 20-30, celles que Robert Altman, avec son humour acide, avait croquées il y a peu dans Gosford Park. Comme nous l'avons dit, la représentation cinématographique de la création littéraire est un sujet particulièrement difficile. Mais le "détour" choisi -- l'évocation du mal-être et d'une peur grandissante de la folie --, même s'il correspond à un vécu réel, me semble être une manière un peu malhonnête, et en tout cas exagérément dramatisante d traiter le sujet. L'inadaptation de Virginia Woolf au monde qui l'entourait était sans doute une des sources de son génie créateur; mais il est discutable d'en faire le principe même de cette reconstitution. Et cette partie du film semble dés lors très inégale, certaines scènes étant assez réussies, alors que d'autres semblent lourdement démonstratives. Les dialogues de David Hare, parfois très beaux en eux-mêmes, semblent cependant trop écrits et l'emportent souvent sur les images que surcharge par ailleurs la musique plutôt envahissante et pléonastique de Philip Glass. Tout est mis en oeuvre pour dramatiser cette partie du film, dont le sujet, redoutablement ténu, -- comment naît l'inspiration littéraire? -- "exigeait", du moins aux yeux de Hollywood, cette surenchère.
  Le deuxième récit (celui qui se situe dans les années 50) est peut-être le plus réussi, parce que c'est celui dont l'ambition est la plus limitée. Loin des dialogues démonstratifs, le réalisateur parvient ici à suggérer les incertitudes, les frustrations présentes sous l'apparence lisse du bonheur, en s'appuyant essentiellement sur la présence de ses acteurs et sur les rituels les plus quotidiens. Il laisse parler les images, les voix, et tout au plus pourrait-on regretter la façon dont il exploite le regard clair et désolé d'un gamin de cinq ans, spectateur sensible et impuissant des doutes de sa mère. Mais cette attention à l'enfance est une des constantes de son cinéma.
  Le troisième récit, aussi inégal que le premier, suscite à la fois l'adhésion et le recul. Il y avait, dans cette transposition très libre du roman de Virginia Woolf, de quoi réaliser un très grand film: les fêlures apparaissant peu à peu derrière l'assurance de Clarissa, les préparatifs de la fête contrastant de plus en plus douloureusement avec la présence de la mort et du désespoir, le sentiment du temps passé, la difficulté des rapports entre les êtres, l'interrogation sur la valeur d'une vie; l'opposition enfin entre deux conceptions de la littérature, prétexte aux célébrations, aux rituels sociaux d'un milieu intellectuel fermé, et expression d'un être, formulation d'une douleur qui ne sera jamais réellement comprise. Ces thèmes sont abordés, figurés clairement. Mais la durée impartie à cette histoire (trois quarts d'heure environ sur les deux heures que dure le film), oblige le réalisateur à les traiter souvent de front, dans des scènes de dialogues, de face à face, parfois très longues, qui peuvent toucher le spectateur mais en restent, une fois encore, à une mise en oeuvre plus dramatique que proprement cinématographique. Et les tentatives de Stephen Daldry pour enrichir le texte par l'image restent souvent maladroites, comme cet insert sur un oeuf fébrilement cassé, qui souligne la tension intérieure de Clarissa, quand elles ne sont pas catastrophiques. Les deux dialogues, importants et poignants, entre Clarissa et son ami Richard, campé par Ed Harris de façon impressionnante, sont ainsi traités en champ-contre-champs maladroits qui contrecarrent la force dramatique de ces scènes et privilégient la star Meryl Streep au moment où l'intérêt devrait rester concentré sur son partenaire. Et la mort de Richard est soulignée de façon indécente et parfaitement inutile. Ce qu'il parvient à faire dans les deux premiers récits -- maintenir un équilibre entre personnages principaux et personnages secondaires --, Daldry le manque ici de façon éclatante, comme si la force de l'interprétation de ses deux acteurs le dépassait, l'empêchait de décider quel regard il devait porter sur la scène, et peut-être sur le film tout entier.

   Là où il aurait fallu rester allusif et subtil, Daldry a préféré être démonstratif. Là où il aurait dû faire confiance aux images et se donner un regard, il montre un talent plus dramatique que proprement cinématographique. The Hours aurait pu être un très grand film; il apparaît en fin de compte comme une construction intellectuelle intéressante, une mise en images agréable, et comme l'occasion de quatre belles prestations d'acteurs; mais c'est aussi un film qui gâche un sujet essentiel par une séduction trop facile et des défauts irritants. Peut-être vaut-il mieux lire le roman de Michaël Cunningham, et surtout Mrs Dalloway...

Catherine Raucy