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Difficile,
en 2002, d'imaginer point de départ plus incongru: par un
après-midi de printemps, un artiste peintre reçoit
la visite d'un mystérieux ecclésiastique qui lui apprend
que sa mère va peut-être être canonisée.
Agnostique convaincu, Ernesto Picciafuoco est profondément
ébranlé par cette nouvelle qui, en l'espace de trois
jours, va bouleverser profondément ses rapports avec sa famille,
la vision qu'il a de lui-même et du monde. Cet événement,
qui semble tellement éloigné des préoccupations
du monde contemporain, va pourtant être à l'origine
d'une réflexion tout à fait moderne, que le cinéaste
suggère par les moyens propres du cinéma: une fois
le messager parti, Ernesto délaisse l'ordinateur sur lequel
il travaillait, ferme les volets, et se réfugie dans l'angle
de son atelier, devant un mur tapissé de rouge sombre; cette
couleur, que l'on retrouvera souvent dans le film, évoque
les dominantes de certains tableaux religieux, mais aussi le sang,
la chair. Le personnage semble alors perdre ses repères et
replonger dans son passé, dans les profondeurs vénéneuses
de la grande maison bourgeoise où sa mère est morte,
plusieurs années auparavant, assassinée par Egidio,
le fils à moitié fou dont, dans sa "stupidité",
elle ne voulait pas reconnaître la maladie. Comme il l'avait
fait en 1965 avec Les Poings dans les poches, Marco Bellocchio
règle ici ses comptes avec la famille, l'Eglise et la norme
sociale; mais à la rage adolescente et survoltée de
son premier film a succédé, trente-cinq ans plus tard,
une distance critique, un détachement non dénué
d'humour.
La
première scène du film, avant l'apparition d'Ernesto,
énonce en termes simples ce problème que pose le rapport
aux valeurs établies: une jeune femme, un peu inquiète,
voit son fils de huit ans aux prises avec un ennemi imaginaire:
c'est Dieu lui-même que le petit garçon veut ainsi
maintenir à distance, car sinon, dit-il, "il ne me laissera
jamais tranquille". La mère sourit et tente de calmer
l'enfant, d'atténuer sa révolte. Le combat solitaire
du petit Léonardo annonce celui que va livrer Ernesto, son
père. Les deux scènes d'ouverture ont donc entre elles
un lien étroit, mais le triangle père-mère-enfant
s'y trouve néammoins dissocié, et les réactions
différentes des deux adultes face au problème de la
religion annoncent leurs divergences futures. Ernesto, en effet,
semble n'avoir que peu de rapports avec sa famille, ses tantes,
ses frères, et son parcours d'artiste est admis par eux,
mais n'est guère compris. Au contraire Irène, sa femme,
dont il est pourtant séparé, reste en liaison avec
le clan familial, organise des repas de retrouvailles; "pièce
rapportée", désireuse de maintenir un lien avec
l'époux qui s'est éloigné d'elle, la jeune
femme retrouve instinctivement les tenues sombres et le rôle
que la tradition italienne attribue à l'épouse: soin
des enfants, mais aussi préservation de la norme, du lien
avec la religion, des rites familiaux et de la morale conventionnelle.
Et comme le reste de la famille, elle va tenter de manipuler Ernesto
et Leonardo.
Mais
ce que va surtout découvrir Ernesto, c'est la permanence
dans la société italienne contemporaine -- celle qui
a porté au pouvoir Silvio Berlusconi -- de cette emprise
de la tradition, des valeurs patriotiques, familiales et religieuses
que symbolisent d'une part l'Autel de la Patrie, le Vittoriale,
et d'autre part la coupole de Saint-Pierre de Rome, qui tous deux
écrasent de leur présence le centre de la capitale.
A la vie quotidienne, laïque, consacrée aux petits événements
de la vie familiale et individuelle, aux travaux paisibles de la
création, se substitue alors un théâtre d'ombres
menaçant, un univers à demi-rêvé, dans
lequel Ernesto entrevoit le cauchemar que représenterait,
à ses yeux, un monde dominé par le pouvoir religieux.
Le
réalisateur, aidé par l'excellente interprétation
de Sergio Castellito -- naguère metteur en scène de
Pirandello et admirateur de Goldoni dans Va savoir, de Jacques
Rivette --, nous fait entrer dans ce cauchemar éveillé,
nous montre comme une vision réelle et en même temps
hallucinée ce monde occulte que découvre le héros.
C'est d'abord un salon nocturne envahi de religieuses et de cardinaux,
de costumes sombres ponctués de détails blancs ou
rouges; le chant sacré distillé par une cantatrice
opulente, voilée de dentelle noire, une croix d'orfèvrerie
barrant son décolleté laiteux, suggère le trouble
hypnotique que peut exercer sur les âmes la liturgie catholique,
son mélange de sensualité et de splendeur funèbre.
Plus tard, le rendez-vous d'Ernesto avec un haut dignitaire de l'Eglise,
le cardinal Piumini, a lieu dans un couvent, dans un réfectoire
rempli de miséreux bénéficiant de pratiques
charitables qui rappellent celles des couvents du Moyen-Age. Cette
scène montre combien le pouvoir de l'Eglise est intangible
et combien il est ambigu: la charité est accordée
contre la dévotion, la soumission morale. Et d'une certaine
manière c'est un marché semblable que propose au héros
le cardinal: rejoindre le clan familial, accepter de collaborer
à la canonisation de sa mère, pour faire taire sa
mauvaise conscience, refouler les pénibles images du passé,
la gène d'être, inéluctablement, le fils de
cette femme, et en même temps celui qui la juge et cherche
à s'éloigner d'elle. Depuis des siècles la
soumission à la religion est la réponse à toutes
les misères, et l'individu peut gagner la paix en abdiquant
son orgueil pour se rallier au choix de la collectivité.
Mais
après cet entretien édifiant, une extraordinaire scène
de dialogue entre le peintre et l'une de ses tantes va révéler
le but caché derrière l'union sacrée de la
famille et de l'Eglise. L'important, en effet, n'est pas tant la
foi religieuse que la recherche du pouvoir: la mère d'Ernesto,
une fois béatifiée, permettrait à sa famille
de retrouver le lustre qu'elle a perdu, et une place digne d'elle
dans la bonne société romaine. Peu importe alors le
mauvais goût avec lequel est reconstituée la mort de
la "sainte", dans des images pieuses d'une médiocrité
affligeante. Peu importe que l'individu croie à la valeur
de cette canonisation, pourvu que la communauté dans son
ensemble y applaudisse, et récompense la famille ainsi désignée
par Dieu. L'essentiel est de rentrer dans le rang, de jouer le jeu,
de manipuler la crédulité des foules et de jouir du
prestige qu'apportera l'événement.
Cette
scène est le sommet du film, mais aussi son tournant, comme
si le cynisme de l'entreprise, ainsi dévoilé, avait
libéré Ernesto de ses doutes, l'avait décidé
enfin à rester fidèle à lui-même Mais
pour cela, il faut d'abord qu'il se connaisse, qu'il affronte les
interrogations qu'a soulevées en lui le message du cardinal.
Et parce que Bellocchio pratique un cinéma qui repose sur
des affrontements, et non pas sur des thèses, ces interrogations
vont s'incarner, se traduire dans le comportement de plusieurs personnages,
et d'abord dans celui de Léonardo, dont les questions et
la révolte traduisent un trouble existentiel qui doit être
pris au sérieux: il n'est pas facile pour l'être humain
de se libérer de l'hypothèse de la transcendance,
de donner aux mystères du monde un autre sens que celui que
la religion leur attribue, et peut-être de se résigner
à l'absence de sens. C'est pour cette raison qu'Ernesto va
s'entretenir avec la maîtresse de religion de son fils --
le titre originel du film est d'ailleurs L'Heure de religion
--, et c'est justement cette question que soulève le poème
d'Arsenyi Tarkovski -- poète, et père du plus métaphysique
des cinéastes russes contemporains -- que la jeune femme
lui récite. "Cela n'est pas assez", dit ce poème:
la beauté du monde n'est pas une explication suffisante,
ne fait pas taire toutes les questions. Une pareille scène
explique parfaitement ce qu'est l'agnosticisme, en quoi il préfère
laisser les questions ouvertes, sans pour autant mépriser
les croyants sincères qui pensent que leur foi peut apporter
une réponse.
Mais
à ces questions l'amour et l'art vont répondre d'une
autre façon. L'amour d'abord, le coup de foudre qu'Ernesto
va éprouver, comme par une ironie du sort, pour la maîtresse
de religion, cette femme belle comme le jour, dont la grâce
et la blondeur lumineuse s'opposent au monde obscur et oppressant
dans lequel son désarroi l'a plongé. Mais aussi l'amour
qu'il porte à son frère Egidio, l'assassin, le fou
reclus depuis des années dans une clinique psychiatrique,
et dont la famille veut exploiter le témoignage de manière
à favoriser la canonisation de sa victime. Une scène
très dérangeante montre les deux autres frères,
Erminio et Ettore, développant leurs discours tentateurs
face à un Egidio mutique, massif, dont le visage crispé
évoque celui de Lou Castel, l'adolescent épileptique
et meurtrier des Poings dans les poches . Et quand le malheureux
éclate en blasphèmes et en hurlements, Ernesto seul
renonce alors à parler, et simplement le prend dans ses bras
pour le calmer, lui témoigner cet amour que la mère
morte ne savait pas montrer. Et par ce geste "maternel"
il parvient enfin à la dépasser, à se libérer
d'elle et de son héritage.
Et
il est prêt alors à régler ses comptes, à
affronter tous les défis. Son itinéraire n'est peut-être
qu'intérieur, n'est peut-être que rêvé;
le duel que lui impose un aristocrate susceptible n'est peut-être
qu'un cauchemar où le héros pourrait se croire plongé
en plein XIXe siècle, la dernière étape d'un
voyage dans l'histoire d'une famille et dans l'histoire d'une société;
mais il marque surtout pour lui une mort et une résurrection
symboliques qui lui permettront d'assumer pleinement sa position
personnelle. De même, la silhouette furtive de la blonde Diana,
investissant l'atelier en l'absence du peintre, n'est peut-être
elle aussi qu'un fantasme amoureux; mais l'important est avant tout
cette emprise de l'amour, la renaissance qu'il représente,
la possibilité qu'il offre à Ernesto de se détacher
définitivement d'Irène et de sa famille, et de privilégier
ce qui est désormais à ses yeux l'essentiel: le lien
avec certains êtres, et avec son art.
Car
l'idée de religion, dont le film explore bien des aspects,
a finalement plusieurs sens. Même si elle se traduit dans
certains rites, dans certaines paroles, la foi religieuse existe
finalement peu dans le film; elle reste de l'ordre de l'intime,
du secret de chacun. Le pouvoir de l'Eglise, son emprise sur la
vie individuelle et sociale, son règne dans le monde, sont
au contraire au centre du film, qui rappelle par là le récent
Amen de Costa-Gavras, dans lequel l'Eglise était montrée
avant tout comme une puissance politique et n'assumait pas ses responsabilités
morales. Mais la religion, étymologiquement, c'est aussi
ce qui relie l'homme au monde, et à ses semblables. Et c'est
au fond la redécouverte de ce lien spécifiquement
humain, en dehors de toute relation à la transcendance, qui
constitue le sujet profond du film; et c'est aussi le travail que
tout individu doit accomplir pour concilier le respect de ce lien
et son aspiration à la liberté.
Cette
aspiration, caractéristique de l'individu moderne, l'artiste
peut la satisfaire dans la création, comme le montre la scène
où Ernesto, sur son ordinateur, orchestre la destruction
de l'Autel de la Patrie, réalisant ainsi, symboliquement,
le rêve de faire table rase de toutes les valeurs traditionnelles.
Mais dans la vie réelle il faut conserver le lien avec le
frère, le lien avec la femme aimée, le lien surtout
avec le fils. Devenir un homme libre, semble dire Bellocchio, c'est
tomber amoureux, mais c'est également s'engager dans la paternité,
c'est-à-dire dans une complicité joueuse, mais aussi
dans la transmission de valeurs. Non pas les valeurs sclérosées,
vidées de leur sens, qu'impose la norme sociale, mais les
valeurs par lesquelles un indvidu se construit: connaissance de
soi, de ses propres inquiétudes, respect des engagements
essentiels, attachement à une cohérence personnelle.
A la fin du film, Ernesto sait qui il veut être; le fils est
devenu père; et il peut désormais se consacrer à
un avenir où tout individu s'accomplirait selon sa propre
loi, loin du regard de Dieu, dans la conscience de ce qu'il se doit
à lui-même.
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